Voir Clair avec Monique Wittig
© Estelle Hanania

Voir clair avec Monique Wittig : Adèle Haenel dans la grâce de La Pensée straight

Dans cette lecture musicale écrite aux côtés de Caro Géryl, deuxième membre du collectif DameChevaliers, Adèle Haenel résume l’une des œuvres phares de l’écrivaine, dans un exercice bien maîtrisé qui aurait gagné à être plus personnel.
24 juillet 2026
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Adèle Haenel l’affirme, « le lesbianisme, c’est comme une île enchantée ». Depuis le bel écrin du théâtre de verdure du jardin Shakespeare, on en verrait presque les contours. Avec Caro Géryl, la deuxième membre du collectif DameChevaliers qui signe ce spectacle en forme de lecture musicale, la comédienne se tient au coin du feu, assise sur une caisse en bois. Nous voilà sur cette île, donc, ou peut-être à la lisière d’une forêt, depuis laquelle il est possible d’entendre les bruits du vent, des oiseaux, des loups et d’autres animaux sauvages, émis via une platine électronique par Caro Géryl.

Performance minimale

Face au public, Adèle Haenel brise le quatrième mur. « C’est une réunion secrète, c’est pour ça qu’on vous a donné rendez-vous au milieu du bois », dit-elle avec malice. Alors les deux artistes tentent de résumer l’un des textes phares de Monique Wittig, La Pensée straight. Ce n’est pas une tâche aisée, puisque ce recueil d’articles, paru en 1992, condense la plupart des réflexions féministes développées par l’écrivaine et militante du MLF au cours de sa vie. On y retrouve son refus de la binarité de genre, ainsi que sa vision de l’hétérosexualité comme un régime politique oppressif qui, incorporé au système capitaliste, permet en bout de chaîne l’exploitation des femmes et des minorités.

Le spectacle assume une mise en scène mininale. « Voir clair, c’est un peu le dernier stade du théâtre avant la réunion syndicale », dit même Adèle Haenel dans sa note d’intention. De fait, la performance d’une heure et demie se déroule à la manière d’une conférence quasi dénuée d’artifice. Le monologue que lit la comédienne est offert aux regards des spectateurs, et celui-ci n’est presque jamais interrompu. Sauf, de temps en temps, par des virgules sonores signées Caro Géryl, ou quelques chants et poèmes entonnés par les deux artistes. Bien que sympathique, la composition sonore offre surtout au spectacle une brève respiration entre deux prises de paroles.

Entre deux formes

Si l’exercice de vulgarisation, solide, est particulièrement bien mené par Adèle Haenel pleine de drôlerie et soucieuse d’embarquer son public, il manque de chair par endroits. Pour des raisons sans doute militantes, la comédienne s’efface bien souvent derrière son sujet au profit d’un « nous » collectif qui semble un brin artificiel, alors qu’elle est la seule à s’exprimer pendant ce spectacle. Un choix de mise en scène qui empêche la comédienne de s’épancher davantage sur son vécu — elle se risque seulement à quelques fugaces confidences sur la contraintes à la féminité qu’elle a vécues, plus jeune.

Pus approfondies, ces anecdotes auraient sans doute formidablement résonné avec la pensée de Wittig, elle qui, au cinéma, a précisément incarné cette injonction à la féminité et à l’hétérosexualité que dénonce l’écrivaine. Idéal pour découvrir la pensée de cette grande théoricienne, Voir clair oscille entre deux formes qui, abouties, auraient été toutes deux passionnantes. D’un côté, un récit politique qui abolirait définitivement le « je » au profit du collectif ; de l’autre, un récit plus personnel sur la manière dont des œuvres aussi importantes que celle de Monique Wittig peuvent changer durablement une vie. 


Voir clair avec Monique Wittig d’après Monique Wittig
Théâtre de verdure du Jardin Shakespeare – Festival Paris l’été
Du 16 au 18 juillet 2026
Durée 1h30

Tournée
30 septembre et 1er octobre 2026 à la Friche La Belle de Mai dans le cadre du festival actoral
25 et 26 février 2027 au Théâtre Christian Liger – Nîmes
16 au 24 mars 2027 à la Comédie de Genève

Conception et mise en lecture et en écriture – Adèle Haenel
D’après les textes de Monique Wittig, Sarah Ahmed, Audre Lorde, Adrienne Rich, Elsa Dorlin
Design sonore Caro Geryl
Musique du spectacle Damechevaliers – Adèle Haenel & Caro Geryl
Dramaturgie Gisèle Vienne
Régie son Youmna Saba
Régie générale Thibault Villard
Régie lumière Héloïse Evano

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