Une scène presque nue, une estrade en son centre, une chaise et deux micros posés sur pied à l’avant du plateau, Andrea Jiménez n’a pas besoin de plus. En convoquant l’espace vide de Peter Brook en guise d’introduction, la metteuse en scène fait négligemment un premier pas affirmé dans sa théâtralité. Rien, c’est aussi ce mot si essentiel à la dramaturgie du Roi Lear de Shakespeare. Il est la réponse de Cordélia à son père qui lui demande de mesurer son amour en terres et en richesses, à laquelle le souverain donne écho par la formule philosophique « Rien ne peut venir de rien ». Une confrontation familiale qui se traduit par la répudiation de la plus jeune des trois filles, situation que l’artiste espagnole voit en miroir de sa propre vie.

Pour elle, qui a un jour fait le choix de consacrer sa vie au théâtre plutôt que de reprendre l’empire financier façonné par son père, la violence de Lear n’a rien d’une fiction. Les mots de Shakespeare ont beau, ici dans la version de Juan Mayorga, résonner avec une animosité certaine, ils ne sont rien face à la réalité d’un père qui renie sa fille. Alors Andrea Jiménez a créé Casting Lear à la lisière de la pièce et de son vécu, comme pour se donner une chance de comprendre, d’accepter, de pardonner peut-être. Une performance sans lendemain, dans laquelle la metteuse en scène part, chaque soir, à la rencontre d’un père de substitution projeté dans le corps d’un acteur à usage unique.
Se prêter au jeu
Depuis sa création, ils sont plus d’une centaine à avoir endossé le rôle-titre. Sous conditions strictes, puisque le spectacle repose précisément sur l’ignorance totale du comédien invité. C’est cet impromptu qui intéresse Andrea Jiménez dans cette expérience, à la fois pour se confronter à des réactions sincères et irréfléchies, mais aussi parce que la metteuse en scène est viscéralement habitée par le théâtre. Ce qu’elle envisage très personnellement comme une possibilité de réparation intime advient alors dans toute la puissance, la fragilité, la sensibilité et l’instabilité du spectacle vivant. Une approche sans détour qu’elle ne peut confier qu’à des interprètes solides. C’est sans réserve le cas d’Éric Ruf qui a accepté de se prêter au jeu.
Accueilli sous les applaudissements sollicités par Andrea Jiménez, l’ancien administrateur général de la Comédie-Française semble vaciller légèrement à son entrée en scène. L’interprétation n’a pas encore commencé, mais dans l’incertitude, son aventure est déjà lancée. Avant même son application, le concept déplace autant l’énergie de l’acteur que le regard des spectateurs. Une forme de voyeurisme bienveillant commence à poindre dans le public, tandis qu’Éric Ruf accepte d’un « oui » timide les conditions de sa participation à ce qui va suivre. Le dispositif, lui, est d’une simplicité désarmante. Dans une oreillette, Matthieu Luro lui soufflera son texte pendant que la metteuse en scène lui donnera des indications de jeu. Dès lors, il n’a plus qu’à répéter, appliquer, jouer.
Complicités

Par-delà la quête d’une fille cherchant des réponses que son père ne lui donnera jamais, la théâtralité qui se met en place dans ce rapport est de l’ordre du sublime. D’abord hésitant, parfois attentiste, Éric Ruf se transforme rapidement sous les centaines de regards qui pointent vers lui, espérant la fulgurance ou redoutant le trébuchement. Tout dans ses intentions, sa voix ou son corps finit par se mettre au service de cette pièce qui se compose en direct. Le texte a beau être écrit, les déplacements scriptés et les improvisations cadrées, c’est toute la force, la générosité et la flexibilité du comédien qui leur donnent leur ampleur. À travers lui, Casting Lear se mue en déclaration d’amour à cet art sans pareil qui anime la metteuse en scène d’une certaine malice.
Et pour cause, tout est question de complicités dans ce spectacle. Celles-ci se déploient sur différents niveaux de conscience, juste assez pour donner à l’illusion théâtrale l’espace de s’épanouir, sans jamais mettre qui que ce soit en danger. Car avec la complicité vient nécessairement la confiance, comme celle échangée mutuellement entre Éric Ruf et Andrea Jiménez. Une confiance également accordée tacitement par un public qui accepte d’être baladé entre fiction et réel, à condition de ne pas y impliquer sa propre émotivité en vain.
Théâtre monde
Il faut dire que derrière la façade des rires qui rappellent que le théâtre est aussi un jeu, Casting Lear fait émerger une dimension profondément humaine et sensible. Au fil de cette relation qui ne parvient pas à se renouer, bien sûr, mais aussi par tout ce que le spectacle vivant porte en lui d’incomparable. Ce n’est pas pour rien si Andrea Jiménez enlace son propre récit à celui imaginé par Shakespeare, et qu’à eux deux ils se mêlent à l’histoire toute entière du théâtre et de l’humain. Quelque chose s’est joué ici d’infiniment vivant, quelque chose que nous avons tous regardé et auquel nous avons tous participé. Qu’y ajouter ? Peter Brook, Lear et Cordélia le savent : rien.
Casting Lear d’Andrea Jiménez d’après Le Roi Lear de William Shakespeare, version de Juan Mayorga
Avant premières, les 20 et 21 juillet 2026 au Théâtre Garonne
Tournée
24 & 25 juillet 2026 au Festival d’Avignon
10 au 18 septembre 2026 au Théâtre de la Ville, Paris
Avec Andrea Jiménez, Matthieu Luro
En alternance Denis Podalydès, Éric Ruf
Traduction en français – Lise Belperron
Mise en scène d’Andrea Jiménez et Úrsula Martínez
Dramaturgie d’Olga Iglesias
Musique de Lucas Ariel
Lumière et scénographie de Judit Colomer
Costumes d’Yaiza Pinillos
Mouvement d’Inés Narváez et Amaya Galeote
Assistanat à la mise en scène d’Oscar Martínez Gil
Régie générale – Mélanie Pindado, Régie plateau – Raúl Baena et Eduardo Vizuete Régie son – Carlos González



