Ommi Sissi de Mohamed Issaoui © Dounia Ham

Rainbow Day & Night : Des marionnettes queer et des corps engagés

Porté par La Magnanerie et le Théâtre du Train Bleu, un temps fort dédié aux artistes queer électrise les festivals d'Avignon. D'une comédie tendre en gestation à un solo chorégraphique bouleversant, cette traversée conjugue rires et émotions avant de s'achever sur un dancefloor ouvert à toutes et tous.
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Devant le Théâtre du Train Bleu, les paillettes scintillent sous les derniers rayons du jour. Les festivaliers ont revêtu leurs plus beaux atours, les conversations vont bon train et les recommandations fusent. Certains gagnent la salle, d’autres patientent avant le cabaret ou le DJ set qui prolongeront la soirée. 

Sous l’impulsion de Victor Leclère, co-directeur de La Magnanerie, cette journée fait dialoguer théâtre, danse, marionnette, musique et performance sans cloisonner les disciplines et les identités. Plus qu’une simple vitrine de créations LGBTQIA+, elle compose un espace de circulation où les œuvres se répondent, où les artistes échangent avec le public et où la fête prolonge naturellement les spectacles. À l’heure où les attaques contre les personnes queer gagnent à nouveau du terrain, ce temps fort rappelle qu’occuper le plateau, raconter d’autres histoires et danser ensemble constituent déjà des gestes profondément politiques.

À la recherche de l’âme sœur
Aimer comme acte politique de et avec Adil Mekki et Marion Träger © Dounia Ham

En ouverture d’un diptyque post méridien, Adil Mekki et Marion Träger présentent un extrait d’Aimer comme acte politique, création attendue à l’automne. Entre marionnette contemporaine, duo comique et saynète façon one-man-show et performance, ils interrogent avec malice leurs incapacités à construire des vies de couple, ainsi que les récits amoureux qui façonnent nos imaginaires. Qui écrit les règles de la romance ? Quels désirs sont célébrés, lesquels demeurent invisibles ? Avec humour, beaucoup de fantaisie et un peps d’homoérotisme, les deux artistes déplacent le regard et ouvrent un espace où les histoires d’amour queer cessent d’être périphériques pour devenir le cœur du récit.

Deux amis, deux célibataires. Elle est lesbienne, lui est gay. Elle croit encore aux rendez-vous à l’ancienne, aux regards qui se croisent, aux émotions qui surgissent sans prévenir. Lui enchaîne les rencontres sur Grindr sans jamais y trouver davantage qu’un plaisir fugace et sculpte sa musculature à la salle de sport pour correspondre un peu plus aux canons de la virilité. L’une espère encore celle qui fera vaciller sa vie, l’autre cherche, derrière les corps qui se succèdent et les stéréotypes auxquels il tente de se conformer, une émotion qui lui échappe toujours. 

Avec la complicité du public, le duo joue de ces clichés pour mieux les détourner, mêlant autodérision, tendresse et irrévérence. L’apparition d’une vieille rombière, marionnette aussi délurée que séduisante, qui épouse l’une tout en promettant à l’autre de gagner en sex-appeal, fait joyeusement voler en éclats les conventions de la séduction. Le propos emprunte parfois des chemins balisés mais la présence des interprètes tout en verve et leur plaisir manifeste à jouer ensemble, insufflent à cette maquette une fraîcheur qui donne envie d’en découvrir la forme aboutie.

Un corps en résistance
Ommi Sissi de Mohamed Issaoui © Dounia Ham

Puis une voix s’élève, calme et posée. Tandis que les spectateurs prennent place, elle égrène les noms de Michel Foucault, Hervé Guibert, Freddie Mercury ou encore évoque la diffusion posthume de La Pudeur ou l’impudeur. Une litanie de disparitions qui inscrit d’emblée le spectacle dans la mémoire de celles et ceux que l’épidémie de sida a emportés avant l’arrivée des trithérapies. Au centre du plateau, Mohamed Issaoui demeure immobile, torse nu, la tête légèrement inclinée. Autour de lui, une dizaine de néons diffusent une lumière jaune et chaleureuse. À quelques pas seulement, des spectateurs installés sur des bancs partagent déjà le même espace de respiration. 

Spécialiste des danses traditionnelles tunisiennes réputées « féminines », le chorégraphe laisse naître de discrètes oscillations du bassin. Peu à peu, les appuis se densifient, les jambes s’ancrent dans le sol tandis que la création sonore de Houieda Hedfi fait dialoguer des sonorités orientales et occidentales. Rien ne cherche l’effet. La danse semble surgir d’une nécessité intérieure, comme si chaque mouvement préparait ce qui ne peut encore être dit. Lorsque la musique s’efface, le souffle devient l’unique pulsation du plateau.

Vivre avec intensément 

La lumière change alors de nature. Plus blanche, plus froide, presque clinique, elle accompagne le passage de la danse à la parole. Mohamed Issaoui raconte l’annonce de sa séropositivité, cette nuit interminable passée à attendre le lever du jour pour aller se faire dépister, puis les paroles sèches et méprisantes d’un médecin de l’hôpital La Rabta, à Tunis. Mais Ommi Sissi ne se réduit pas au récit d’un traumatisme. Peu à peu émergent Sonia, Monia et Mongia, trois infirmières qui, durant une année passée dans le sous-sol du service des « maladies sociales », ont pris soin de lui avec une humanité bouleversante.

Bar Mahabharata © Doumia Ham

C’est dans ce dialogue constant entre le mouvement et la parole que réside la force du spectacle. Mohamed Issaoui ne juxtapose jamais danse et témoignage. L’une nourrit l’autre jusqu’à les rendre indissociables. Dans une Tunisie où les relations entre personnes du même sexe demeurent passibles de trois ans d’emprisonnement, cette histoire personnelle acquiert naturellement une portée politique sans que le spectacle n’ait besoin de la revendiquer. Dans le prolongement du Déserteur, créé en 2017, le chorégraphe signe une œuvre d’une grande délicatesse, où la vulnérabilité devient une force de création autant qu’une forme de résistance.

La nuit ne s’arrête pas à cette émotion. Le cabaret rallume les lumières, les platines prennent le relais et le bar du Mahabharata se transforme en piste de danse. En réunissant fête, création et engagement, le Rainbow Day & Night rappelle que célébrer des existences demeure, aujourd’hui plus que jamais, un acte de résistance.


Rainbow Day & Night
10, 16 & 17 juillet 2026


Aimer comme acte politique (Extraits de et avec Adil Mekki et Marion Träger
Théâtre du Train Bleu – Salle 2
le 17 juillet 2026
à 18h
50


Ommi Sissi (Beetle) de et avec Mohamed Issaoui
Au Théâtre du Train Bleu dans le cadre du Rainbow Day & Night, du Festival Off Avignon, Festival d’Avignon de la Saison Méditerranée
le 17 juillet 2026

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