Blanche Sottou © Chloé David

Blanche Sottou, le goût du vertige

Deux spectacles, deux façons de se jeter à l'eau. À La Pépinière, elle prête sa poésie singulière à Joanne dans Tout le bleu du ciel. À La Flèche, elle dévoile C'est pas la mer à boire, un seule-en-scène intime et musical où se mêlent jeu, chant et danse. Deux aventures, un même désir de liberté et de vertige.
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Installée à une table en terrasse, dans un café à deux pas de Bastille, Blanche Sottou laisse son regard filer dans le vague. Paris bruisse autour d’elle, l’été s’attarde encore en ce début septembre et rien ne semble troubler sa rêverie. Mais dès qu’elle évoque le théâtre, ses sensations sur un plateau ou le plaisir de créer, la curiosité reprend le dessus. La parole, douce et vive, se peuple d’images au fil de ses pensées. Les idées rebondissent, un sourire les accompagne souvent.

Le théâtre lui ressemble. Un espace où jouer, écrire, chanter, danser, composer et fabriquer peuvent avancer de concert. Elle chante, joue du piano, compose, superpose les boucles de voix et aime circuler d’un langage à l’autre. Cet automne lui offre deux terrains de jeu bien différents. Au Théâtre de la Pépinière, elle retrouve l’aventure collective autour de l’adaptation par Mikaël Chirinian du roman-fleuve de Mélissa Da Costa, née cet été à Avignon. À La Flèche, elle se lance seule en scène et donne corps à un univers plus personnel.

Un espace de liberté
Tout le bleu du ciel de Mélissa da Costa, mise en scène de Mikaël Chirinian © Jonty Champelovier
Tout le bleu du ciel de Mélissa da Costa, mise en scène de Mikaël Chirinian © Jonty Champelovier

Enfant, elle bouge sans cesse. Pour canaliser ce trop-plein d’énergie, elle multiplie les activités extrascolaires. Le théâtre est de la partie, puis laisse place à d’autres pratiques avant de revenir au collège. Elle s’en éloigne, y retourne, essaie ailleurs. Rien dans sa famille ne la destine aux planches et pourtant, l’idée de faire quelque chose d’artistique s’installe presque naturellement. Au lycée, une possibilité nouvelle se dessine. Le théâtre pourrait devenir un métier.

Ce qui la happe tient aussi à la promesse d’un art capable d’en réunir plusieurs. Jouer, écrire, imaginer des décors ou des costumes, chanter, danser, fabriquer de ses mains, tout peut cohabiter. Et le plateau lui offre autre chose. « Là où l’école me demandait de ne pas trop bouger, de ne pas trop avoir d’avis, le théâtre valorisait tout cela. J’y ai trouvé un espace de liberté. » Ce désir de passer d’une discipline à l’autre ne la quittera plus.

Ne pas choisir

Sa formation prolonge ce mouvement. Après trois années au Cours Florent, elle intègre l’ESCA, l’école d’Asnières, dont l’alternance la plonge dans le métier dès la première année. Elle y croise des artistes venus d’horizons très différents, tient de petits rôles, danse et apprend beaucoup en observant. D’un plateau à l’autre, les expériences se succèdent et les univers changent.

Les artistes qui la nourrissent ont en commun de faire dialoguer les disciplines. Elle cite Joël Pommerat, qu’elle n’a jamais rencontré, et son écriture de plateau, cette manière de faire naître ensemble texte, lumière et corps. Dans le travail de Jean Bellorini, elle retrouve cette porosité entre les formes. Elle regarde aussi du côté du cirque de Baro d’Evel. Une même ligne se dessine peu à peu, celle d’un théâtre qui refuse de s’enfermer dans un seul langage.

Aujourd’hui, le désir part souvent d’un texte. Blanche Sottou mesure sa chance de défendre des mots qu’elle aime au sein d’équipes dont elle partage les univers. Les personnages qui l’attirent possèdent pourtant presque toujours un grain particulier, une poésie légèrement de travers. « L’étrangeté m’intéresse, le bizarre, le pas conventionnel. » Elle aime cet endroit où le grotesque rencontre le sublime, où le drôle peut basculer dans le tragique. Là se nichent aussi ces « parts secrètes de l’humanité » qu’elle aime aller chercher dans son jeu.

Sa curiosité l’entraîne déjà vers d’autres aventures. Elle répète notamment avec Tristan Glasel, jeune comédien issu de l’École du TNB, un cabaret où clown et musique se rencontrent dans un esprit d’expérimentation. Un autre projet, mis en scène par Claudie Russo-Pelosi la plonge dans la légende du Club des 27, cette constellation d’artistes disparus au même âge. Autant de nouveaux terrains pour essayer, chercher et continuer à déplacer les lignes.

Un livre fleuve devenu poème
L'enfant de verre - Confino - Martineau - Alain Batis © Patrick Kuhn
L’Enfant de verre de Léonore Confino & Géraldine Martineau, mise en scène d’Alain Batis © Patrick Kuhn

L’aventure de Tout le bleu du ciel commence à la Comédie-Française. Blanche Sottou y passe une année au sein de l’Académie, entre petits rôles dans les spectacles de la troupe et projets personnels. Lors d’une carte blanche, elle présente une première maquette de C’est pas la mer à boire, le seule-en-scène qu’elle reprend cet automne à La Flèche. Dans la salle, Caroline Verdu, directrice de La Pépinière, et le producteur Camille Torre la repèrent et parlent d’elle à Mikaël Chirinian, alors à la recherche de ses interprètes. Le metteur en scène vient ensuite la voir jouer dans L’Enfant de verre, de Léonore Confino et Géraldine Martineau, mis en scène par Alain Batis, à Avignon, et lui propose le rôle de Joanne.

À la première lecture, Blanche Sottou craint une pièce trop statique, portée par deux personnages qui parlent beaucoup. Puis, à mi-chemin, quelque chose bascule. Les larmes arrivent et ne la quittent plus jusqu’à la fin. « J’ai trouvé ça très beau, puissant. Il y avait une poésie magnifique dans ce texte. »

Les répétitions commencent autour de la table. Mikaël Chirinian resserre progressivement son adaptation tandis que les interprètes retournent régulièrement au roman. Chacun y puise un détail, une description, un indice pour nourrir le travail. Pour Blanche Sottou, cette matière est précieuse. Joanne dit peu d’elle-même sur scène. Les centaines de pages de Mélissa Da Costa lui permettent d’aller chercher ce qui se cache derrière ses silences et de mieux saisir son étrangeté.

Avec Audran Cattin et Laetitia Franchetti, la gravité du récit n’empêche jamais le rire de traverser les répétitions. Cette légèreté appartient aussi à Tout le bleu du ciel. La maladie et la mort sont là, mais le spectacle raconte surtout un élan de vie, un retour aux choses simples et au présent. Il suit aussi deux êtres que tout semble opposer et qui, au fil du voyage, apprennent à accueillir leurs différences.

Fabriquer son propre monde

Avec C’est pas la mer à boire, Blanche Sottou pousse plus loin encore son désir de liberté. « J’avais envie de me créer un terrain de jeu », explique-t-elle. Un spectacle où elle peut chanter, danser, faire surgir plusieurs personnages, jouer du piano, mêler les voix et déployer toute son énergie avant de la retenir pour laisser place à des moments plus fragiles.

Au départ, elle veut interroger notre rapport à l’alcool. Peu à peu, le projet se déplace vers quelque chose de plus vaste, la quête d’ivresse sous toutes ses formes, amoureuse, festive, affective, jusqu’à ce besoin d’intensité qui pousse à vouloir combler le vide. De ses propres peurs et de ses doutes naît une jeune femme en quête d’intensité, attirée par une mer qui l’appelle jusqu’à s’y noyer comme dans un verre d’eau. « Le but de ce spectacle, c’est d’apprendre à sortir la tête de l’eau, de trouver l’équilibre, de se réconcilier avec ses voix intérieures. »

Pas question pour autant d’en faire un autoportrait. « J’ai tiré des traits de moi, mais je ne dirais pas que c’est autobiographique. » Blanche Sottou lui prête son goût de la fête, de l’excès et de l’intensité, avant de pousser son personnage bien plus loin dans le chaos. Une façon aussi de mettre à distance ce qui vient d’elle pour mieux le transformer sur scène.

Seule, mais pas tout à fait

Pour donner corps à cette traversée, elle commence seule. Quelques fragments écrits, une caméra et beaucoup d’allers-retours. Elle se filme, improvise autour du texte, regarde les images, reprend, transforme. Ce tête-à-tête lui évite de devoir traduire le regard d’un metteur en scène et lui permet d’avancer au plus près de ses sensations. L’écriture elle-même devient plus évidente. Longtemps vécue comme une contrainte, elle vient cette fois presque naturellement.

Peu à peu, des complices rejoignent l’aventure. Le musicien et créateur sonore Iliès Makhlouf, alias Makhi, prolonge ses boucles de voix et son piano par une matière électronique qui emprunte à la techno et à l’ambient. Enzo Cescatti prend en charge la lumière, tandis que d’autres regards viennent ponctuellement accompagner le travail. À la Comédie-Française, Éric Ruf lui avait déjà offert de précieux retours.

Blanche Sottou ne cesse d’évoquer ses envies de plateau avec cette douceur obstinée qui accompagne la conversation depuis le début. Tout le bleu du ciel lui offre la force du collectif, C’est pas la mer à boire la possibilité de fabriquer son propre monde. Deux expériences très différentes qui ramènent pourtant au même endroit, celui où elle semble le plus à son aise, entre le désir de tout essayer et la nécessité de trouver son équilibre.


Tout le bleu du ciel de Mélissa da Costa
Théâtre La Pépinière – Paris
Du 3 septembre au 5 novembre 2026

durée 1h20

Dates passées
Théâtre du Chêne Noir – Festival Off Avignon
du 4 au 25 juillet 2026

Adaptation et mise en scène de Mikaël Chirinian
avec Audran Cattin, Laetitia Franchetti, Blanche Sottou
Collaboration artistique – Morgan Perez
Costumes de Sophie Benoit
Lumières de François Leneveu
Musique de Pierre-Antoine Durand
Vidéo de Mike Guermyet


C’est pas la mer à boire de Blanche Sottou
Théâtre La Flèche
du 8 octobre au 10 décembre 2026
durée 1h10

Texte, jeu & mise en scène de Blanche Sottou
Lumières d’Enzo Cescatti
Son & musique de Blanche Sottou et Iliès Makhlouf (Makhi)

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