Pierre Koestel © Christophe Raynaud de Lage

Pierre Koestel : « Chuter, c’est se donner la possibilité de rebondir »

Théâtre Ouvert ouvre sa saison avec L’Art de la chute. Né d’un chantier autour du stand-up, le spectacle réunit sept plumes contemporaines au plateau. À la mise en scène, Pierre Koestel orchestre ces récits de soi et poursuit une obsession qui traverse son écriture, celle de la chute et de l’effondrement.
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Comment l’écriture et le théâtre sont-ils entrés dans votre vie ?

Pierre Koestel : Un peu par hasard. Ce n’était pas du tout le business plan de départ. J’ai rencontré l’écriture à l’adolescence. Enfant introverti, j’y ai trouvé une façon de m’exprimer. Je lisais aussi énormément, pour m’échapper autant que pour essayer de comprendre le monde.

Comme j’étais très timide, on m’a encouragé à prendre des cours de théâtre au lycée. J’ai rapidement pris goût au jeu et, après un bac littéraire, spécialité théâtre, j’ai continué à avancer entre les lettres et la scène. La lecture du théâtre contemporain, parallèlement à la pratique, a peu à peu resserré tout cela autour de l’écriture, qui s’est imposée comme un désir.

J’ai poursuivi dans cette voie avec le master de création littéraire de Paris 8, puis l’ENSATT, en 2015, au sein du département des écrivains dramaturges. Mon écriture reste profondément liée au plateau et à l’adresse aux acteurs. J’aime écrire pour les autres, même si, depuis quelques années, je m’interroge aussi sur la possibilité de porter moi-même mes textes. Ces différentes lignes se rejoignent aujourd’hui dans la mise en scène.

Comment est né L’Art de la chute ?
L’Art de la chute, mise en scène de Pierre Koestel © Christophe Raynau de Lage

Pierre Koestel : Tout est né d’une conversation avec Caroline Marcilhac, il y a presque deux ans jour pour jour. Théâtre Ouvert organise chaque année des chantiers d’écriture, des temps d’expérimentation collective qui invitent à déplacer et questionner nos outils. J’en avais déjà mené un quatre ans plus tôt avec Marc-Antoine Cyr, autour du dialogue entre écriture théâtrale et écriture scénaristique pensée pour la série.

Cette fois, Caroline avait envie d’explorer le stand-up, sans savoir encore comment aborder cette forme. Ce n’était pas vraiment mon terrain, mais je fréquentais alors les scènes ouvertes, notamment de poésie, où l’humour trouvait aussi sa place. Ces espaces me stimulaient beaucoup parce qu’ils m’emmenaient ailleurs que le théâtre, vers une forme d’intimité et d’expérimentation au plus près des spectateurices.

La proposition de Caroline m’a immédiatement enthousiasmé et nous nous sommes lancés dans l’aventure. À ce moment-là, rien ne laissait imaginer que ce chantier deviendrait un spectacle.

Comment l’expérimentation est-elle devenue une pièce ?

Pierre Koestel : Je me suis plongé pendant un an dans le stand-up, que je connaissais assez mal. J’ai vu beaucoup de spectacles, beaucoup lu sur l’humour et réfléchi à la manière de déplacer les règles du jeu. Très vite, avec Caroline, nous avons compris qu’en dix jours nous n’allions pas devenir des humoristes. L’enjeu était ailleurs. Il s’agissait de nous inspirer de ces règles pour voir comment, en tant que dramaturges, nous pouvions nous en emparer et porter une écriture de soi différente, contaminée par cette énergie.

Le chantier a bien pris, l’équipe a fonctionné et nous avons finalement décidé, avec le soutien de Théâtre Ouvert, de prolonger l’aventure et d’en faire un spectacle.

Comment l’équipe s’est-elle constituée ?

Pierre Koestel : Ce sont Caroline et Pascale Gateau, à Théâtre Ouvert, qui l’ont constituée. Nous ne nous connaissions absolument pas avant le chantier. L’idée était de réunir des écrivains et des écrivaines intéressés par cette question du plateau, voire qui avaient le goût de s’y risquer. Certains n’avaient pas une grande expérience de la scène, mais avaient envie d’y aller.

Il y avait aussi le désir de réunir des parcours différents afin de pouvoir dialoguer depuis des endroits très divers. Ensuite, c’est vraiment le processus de travail qui a fait émerger la singularité de chaque vécu, toujours à leur initiative. J’ai posé un cadre, proposé une direction, puis chacune et chacun s’est emparé des règles à sa manière.

Quel cadre d’écriture leur avez-vous proposé ?
L’Art de la chute, mise en scène de Pierre Koestel © Christophe Raynau de Lage

Pierre Koestel : J’ai imaginé un processus en forme d’entonnoir. Le stand-up m’intéressait comme une porte d’entrée vers la question plus large des écritures de soi pensées pour la scène. Nous sommes donc partis de l’autobiographie et de l’autofiction. Qu’est-ce que cela implique de dire « je » ? Est-ce une manière de témoigner, de réinventer des identités ?

Nous avons ensuite resserré le travail autour de la construction du discours, en nous éloignant du seul témoignage pour explorer notamment les mécanismes de la persuasion et la technicité de l’écriture. Puis sont venus les codes propres au stand-up. Comment écrit-on une blague ? Sur quoi repose une punchline ?

Ces règles sont extrêmement techniques et nous avons assez vite senti qu’elles n’étaient pas tout à fait notre terrain. Plutôt que de reproduire ces codes, nous avons choisi de nous en imprégner. Chacun s’est ensuite lancé dans l’écriture de son propre texte. La matrice du spectacle est née à ce moment-là. Certains textes ont beaucoup évolué depuis, mais les thématiques qui les traversaient étaient déjà présentes.

À quelques jours de la première, comment faites-vous tenir ensemble toutes ces voix singulières ?

Pierre Koestel : Nous avons conservé le principe d’un passage de chacune et chacun à tour de rôle, avec cette question qui m’habite depuis le chantier. Comment faire exister le collectif à partir de prises de parole aussi singulières ?

Le spectacle commence dans un esprit très stand-up, notre point de départ, avant d’en détricoter progressivement les règles. Chaque texte prend son propre chemin tandis que des échos se tissent de l’un à l’autre. C’est notamment dans les transitions que le groupe commence à prendre corps.

J’occupe une place un peu particulière puisque j’ai écrit plusieurs textes et endosse le rôle de maître de cérémonie, comme un fil rouge tout au long de la soirée. Peu à peu, nous nous retrouvons tous au plateau, à l’écoute les uns des autres. Après avoir traversé ces histoires individuelles, quelque chose de commun peut alors se dessiner devant les spectateurices.

D’un texte à l’autre, qu’est-ce qui nourrit votre écriture ?

Pierre Koestel : Je passe énormément de temps à me documenter. Je suis au début d’une nouvelle pièce et une question commence déjà à me travailler. Je m’intéresse aux combats, politiques comme intimes, et à la manière dont ils s’entremêlent. Qu’est-ce qu’un combat que l’on sait perdu d’avance ? Pourquoi demeure-t-il malgré tout important de le mener ?

Je rassemble tout ce que je parviens à trouver autour de ce motif, des essais sur le militantisme comme des fictions. Depuis mes débuts au théâtre, c’est en dialoguant avec les pièces contemporaines que j’ai trouvé ma manière d’entrer en écriture. Cela ne m’a jamais quitté.

Je construis ainsi une sorte de constellation de documents autour de moi. Puis vient un moment où je sens que je ne suis plus seulement en train de recevoir, mais que je peux véritablement dialoguer avec cette matière. Alors je la laisse de côté et commence à déployer la fiction.

Vous ouvrez la saison de Théâtre Ouvert et la refermez avec L’Effondrement des glaciers. La chute semble traverser votre écriture. Est-elle devenue une obsession ?
Après nous les ruines de Pierre Koestel © Christophe Raynaud de Lage

Pierre Koestel : J’ai fini par me le formuler ainsi. L’Effondrement des glaciers s’inscrit dans la continuité d’Après nous, les Ruines, présenté l’année dernière, qui relevait d’une recherche plus formelle. Cette idée de l’effondrement revient désormais régulièrement dans mon travail.

L’Art de la chute permet de la déplacer vers un endroit plus positif. Chuter, c’est se donner la possibilité de rebondir. L’Effondrement des glaciers poursuit plutôt l’inquiétude qui traversait déjà la pièce précédente, en la ramenant cette fois dans la sphère du couple et de l’emprise. Là où ce premier texte abordait le nucléaire, donc une menace collective et extérieure, j’ai voulu explorer une violence qui se joue au plus près des êtres et tenter de la porter à la scène.

Pourquoi avoir choisi d’explorer la relation entre Marguerite Duras et Yann Andréa ?

Pierre Koestel : C’est une histoire qui me hante depuis des années. J’aime dialoguer avec les écritures et je me suis intéressé à Marguerite Duras et à Yann Lemée, son dernier compagnon, que l’on connaît davantage sous le nom de Yann Andréa, ce nom qu’elle lui a donné.

J’explore leur histoire du point de vue de Yann, à partir de la fascination qu’il éprouvait pour cette écrivaine et de la manière dont, en suivant son parcours, émerge une relation d’emprise. Elle se déploie dans tout un imaginaire de la passion amoureuse qui m’a toujours questionné. J’essaie aussi de le mettre en perspective, à l’ouverture et à la fin de la pièce, avec des interrogations plus contemporaines autour du consentement.

Je présente le texte comme une fiction documentée, nourrie de nombreuses lectures. Duras a beaucoup écrit sur sa propre vie et Yann a lui-même participé à l’élaboration de son œuvre. Leur relation irrigue ses écrits, notamment La Maladie de la mort. Beaucoup de choses ont également été publiées sur leur histoire. Toute cette matière nourrit la pièce, mais je tenais à préserver une liberté de fiction.

Qu’est-ce que cette liberté vous permet d’explorer ?

Pierre Koestel : En choisissant l’angle de l’emprise pour relire cette histoire, je me suis heurté à beaucoup de manques, d’oublis et de mystères dans le parcours de Yann. Il semblait n’exister qu’à partir de sa rencontre avec Marguerite Duras et il était très difficile de retrouver ce qui précédait ou échappait à cette relation.

La fiction m’a permis d’aller chercher ce qui n’avait pas été dit de lui, tout en restant en dialogue avec l’écriture de Duras. J’en reprends d’ailleurs quelques citations, que j’essaie d’infuser dans des situations très ancrées dans l’histoire.


L’Art de la chute sur une idée de Pierre Koestel & Caroline Marcilhac
Théâtre Ouvert
du 14 au 29 septembre 2026
durée 1h30

Mise en scène de Pierre Koestel
Par et avec Gaëlle Axelbrun, Marie de Dinechin, Morgan·e Janoir, Pierre Koestel, Iris Laurent, Emmanuel Linée, Yanis Skouta
Création lumière Jérôme Baudouin
Composition du morceau 
Gouffre ciel – Matthieu Truffinet

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