Tout est blanc. Une moquette immaculée recouvre l’immense plateau de la salle Vilar. Un voilage translucide coupe l’espace en profondeur. À l’avant-scène, une bande étroite accueille un canapé ivoire, un lampadaire, une platine vinyle, quelques disques et un téléphone à cadran. Peu de choses dans cette immensité. Tout paraît lisse, impersonnel, presque sans vie.
Des voix amplifiées rompent le silence. Elles viennent des derniers rangs, tout en haut de la salle. Marianne, à qui Bénédicte Cerutti prête toute sa grâce, et Johan, campé par un Laurent Poitrenaux plein de forfanterie, racontent leur mariage, leurs enfants, leur existence bourgeoise parfaitement réglée. Tout en parlant, ils descendent vers le plateau. Élégants, sûrs d’eux, satisfaits du tableau familial qu’ils composent, ils entrent en scène. Tout va pour le mieux. Peut-être même un peu trop.
Une vie sans odeur

Johan se décrit, avec une autosatisfaction qui frôle le cynisme, comme beau, brillant, d’une intelligence supérieure. Marianne reste en retrait, attentive à tenir le rôle auquel la société, son éducation et son mari l’ont assignée. Lui enseigne à l’université, elle règle les divorces des autres. Leurs deux filles, forcément modèles, grandissent hors champ. Placés sur un piédestal par leur entourage, ils regardent les déboires des autres avec la condescendance de ceux qui se croient à l’abri.
En somme, ils incarnent une famille de papier glacé, sans odeur, sans saveur, sans aspérité. Pas de crise, pas d’engueulade n’émaille leur quotidien. Les frustrations et les désirs tus s’accumulent pourtant. Tout est réglé, jusqu’au sexe, à la manière de caresser un sein ou d’embrasser l’autre. Jusqu’au soir où tout vole en éclats.
Une lente déliquescence
Johan a une maîtresse, Paula, plus jeune, plus vivante, du moins le croit-il. Il part le lendemain matin. Tout est prévu. Marianne n’a guère le temps de pleurer ou de discuter. Elle n’a rien vu venir, questionne, cherche une explication, se heurte à un mur. Lui dit étouffer et vouloir retrouver sa liberté. Elle reste interdite. Son corps vacille, mais tient. Même là, les apparences résistent. Commence une séparation qui n’en finit plus. Les années passent. Ils se désirent, se blessent, se retrouvent en cachette. Le divorce ne rompt rien, il redistribue les places. Johan s’enferme dans une existence plus terne encore. Marianne s’émancipe tandis qu’il perd de son assurance.
Plus d’un demi-siècle après sa diffusion, l’œuvre d’Ingmar Bergman n’a rien perdu de son mordant satirique. En 1973, la Suède découvre ces six épisodes à la télévision, peu avant leur version pour le cinéma. L’onde de choc fait vaciller tout un pan de la société et de son conformisme. Rarement le mariage, l’intimité et leurs zones d’ombre avaient été exposés avec une telle franchise. Le succès est immense, le débat déborde largement des écrans. Derrière le confort bourgeois, le réalisateur suédois révélait les renoncements et la violence sourde nécessaires pour sauver les apparences. Arthur Nauzyciel ne cherche pas à l’actualiser. Il en révèle au contraire toute l’acuité, tant les questions posées alors sur le couple, l’amour et la liberté continuent de résonner aujourd’hui.
La chair sous le masque

Sur le grand voile blanc, des images surgissent de temps à autre, rythment le spectacle. Une femme raconte une union sans amour et son désir de divorcer au plus vite. Paula prend un visage. Puis bien plus tard, Marianne se livre à une introspection, avant un ultime face-à-face, sur le couple et l’amour, avec sa mère, incarnée par l’éblouissante Marthe Keller. Après l’entracte, qui acte la séparation, le voile recule et libère un espace plus vaste, presque nu, nouveau terrain de jeu, avec de nouvelles règles. Derrière le tulle, les voix s’assourdissent, les silhouettes se brouillent. La lumière isole un corps, efface un visage. La blancheur demeure, le tableau se lézarde.
La mise en scène accompagne ce dérèglement avec une précision chirurgicale. Tout, d’abord, est tenu, les gestes, les voix, les corps. Même lorsque les mots cognent, Johan et Marianne veillent à ne rien laisser paraître. Les masques qui recouvrent un temps leurs visages rendent cette obsession presque littérale. Puis quelque chose cède. Un geste devient brusque, une main se crispe. La violence éclate. Ce théâtre froid et ciselé gagne en chair, en cris, en coups.
Bénédicte Cerutti saisit chaque déplacement. Marianne, d’abord retenue, se redresse, s’affirme, s’émancipe sans jamais forcer la transformation. Face à elle, Laurent Poitrenaux fait tomber la forfanterie de Johan. Le corps se tasse, les failles apparaissent. À mesure que Marianne lui échappe, sa liberté si fièrement revendiquée prend un goût plus amer.
Pas de finalité mais de belles promesses

Ils reviennent pourtant l’un vers l’autre. Sur l’ancien champ de bataille apaisé, leurs corps nus sont enfin désarmés. Plus de façade ni de convenance, seulement deux êtres face à ce qui les lie encore. Bergman touche là à cette impossible équation entre amour et liberté. Arthur Nauzyciel les laisse incapables de vivre ensemble autant que de se quitter vraiment.
Pour sa dernière création à la tête du TNB, Arthur Nauzyciel signe des adieux qui lui ressemblent. D’abord méticuleux, presque clinique, le spectacle devient peu à peu viscéral. Dans ce monde qui se défait pour mieux se réinventer, le metteur en scène glisse quelques clins d’œil aux spectacles qui ont jalonné ses années rennaises. Une manière de saluer les lieux avant de retrouver, lui aussi, sa liberté.
Envoyé spécial à Rennes
Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman
Texte publié aux Éditions Gallimard, 1975, pour la traduction française.
TNB – Théâtre national de Bretagne
du 29 septembre au 9 octobre 2026
durée 2h50 avec entracte
Tournée
8 & 9 avril 2026 au Quai – CDN d’Angers
14 et 15 avril 2027 à La Comédie de Reims, CDN (Reims)
Mise en scène d’Arthur Nauzyciel assisté de Constance de Saint Remy
Avec Bénédicte Cerutti et Laurent Poitrenaux
Lumières de Scott Zielinski
Scénographie de Riccardo Hernández
Son de Xavier Jacquot
Réalisation, image, montage vidéo de Pierre-Alain Giraud
Costumes, maquillages, coiffures de José Lévy.
Réalisation costumes de Marion Régnier
Réalisation maquillages et coiffures de Mityl Brimeur



