« Je quitte un CDN sans savoir comment je vais le laisser et j’arrive dans un autre sans savoir dans quel état il sera »
Chloé Dabert
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?
Chloé Dabert : C’est assez confus, parce que la situation est inédite. Ça fait un moment qu’on lutte, qu’on tient, qu’on essaie de construire et de reconstruire. Il y a de la fatigue, mais il ne faut pas lâcher. Il y a de la combativité, de la colère, de la déception, tout ça mélangé. Je ne suis clairement pas dans un état d’esprit positif. Ça ne va pas bien, ni pour nous, ni pour les compagnies, ni pour personne dans le secteur. Forcément, quand c’est compliqué pour tout le monde, ça ne peut pas être très joyeux. Mais il faut rester combatifs, et surtout solidaires.
Concrètement, quel est l’impact de ces annonces sur votre budget ?
Chloé Dabert : Je m’apprête à quitter la Comédie de Reims, et je voulais laisser un outil en bonne santé, un budget à l’équilibre, un disponible correct et de bonnes conditions pour la nouvelle direction. Nous avons travaillé longtemps pour y parvenir. Puis, début juillet, les annonces du ministère de la Culture font tout basculer. La Comédie de Reims fait partie des vingt-huit établissements touchés par le gel des crédits. Les 13 % de subvention bloqués représentent 267 000 euros, qui s’ajoutent à plus de 150 000 euros de coupes déjà absorbées auparavant. Cette somme est tout simplement impossible à absorber. Pour nous, elle relève de la science-fiction.
Si ce gel n’est pas levé, quelles en seraient les conséquences concrètes ?
Chloé Dabert : Annuler des spectacles ne nous permettrait pas de faire des économies. Nous perdrions les recettes de billetterie tout en devant honorer les engagements déjà pris. À l’automne, la Comédie accueille trois créations, en octobre, novembre et décembre, portées par trois équipes artistiques différentes. Pour ces compagnies, cette première exploitation à Reims est décisive. C’est elle qui leur permet de lancer leur spectacle, puis de partir en tournée tout au long de la saison. Si ces créations n’ont pas lieu, c’est toute cette chaîne qui s’effondre. Et, paradoxalement, les annuler nous coûterait encore plus cher que de maintenir la programmation.
Et pour la Comédie de Reims, qu’est-ce que cela implique ?
Chloé Dabert : Nous n’aurons d’autre choix que de terminer l’année avec un déficit de 267 000 euros. Je n’ai aucune autre solution. Nous entrerions alors très certainement en procédure d’alerte. Ensuite, personne ne sait vraiment ce qui se passera : cessation de paiement et procédure de redressement, chômage partiel, peut-être. Ce sont des situations inédites. Une partie de moi continue de penser que ce n’est pas possible, qu’ils finiront par lever ce gel, parce qu’aucun des CDN concernés ne peut réellement s’en sortir avec cette décision. Nous sommes en juillet. Les engagements sont pris, les contrats sont signés, les obligations légales existent déjà.
Nous n’allons pas annuler des créations ni licencier des équipes. Nous allons faire des déficits et ceux qui ne fermeraient pas cette année risquent de fermer en 2027. Ce seraient des années de reconstruction et de structuration réduites à néant. Il faut entendre que nous n’avons aucune solution pour nous en sortir seuls. La seule issue, c’est de lever ce gel.
Que peut-on encore faire, aujourd’hui, pour éviter cette catastrophe ?
Chloé Dabert : Il faut continuer à le dire, à travers les tribunes, la presse, qui est pour nous un vrai relais. J’aimerais aussi que nos publics, les spectateurs et les spectatrices, se manifestent. Il ne faut pas cesser de se mobiliser. Il faut qu’ils entendent que ce serait une catastrophe non seulement pour nos structures, nos salariés, les équipes que nous accompagnons et les intermittents, mais aussi pour nos partenaires éducatifs et associatifs. La culture participe à l’économie de ce pays, à sa vie.
Un autre modèle est-il envisageable pour sortir de cette logique de coupes en série ?
Chloé Dabert : Il faudrait pouvoir partir d’un projet et le financer, plutôt que raisonner d’abord selon une logique purement comptable consistant à couper un peu partout pour voir ce que cela produit. Transformer un modèle demande du temps. Or, si l’on nous coupe les moyens tous les trois mois, on ne peut plus rien inventer. Depuis le Covid, nous avons montré à quel point cet écosystème sait se transformer, se remettre en question, s’adapter. Mais à ce niveau de brutalité, il n’y a plus d’adaptation possible. Il y a quelque chose de profondément violent et un vrai sentiment d’impuissance. Nous avons besoin de nous parler, de travailler ensemble. Il faut davantage de concertation entre tous les acteurs et tous les ministères.
Ce front commun entre compagnies, lieux et artistes semble assez inédit ?
Chloé Dabert : Nous avons toujours été dans le même camp. Cette fois, c’est l’ampleur et la violence de la coupe qui rendent la réaction plus visible. C’est aussi l’occasion de combattre l’image que certains responsables politiques et certains médias donnent encore de nos métiers. Il suffit de regarder le Festival d’Avignon. Les salles sont pleines, les rues débordent de monde. Pendant la saison aussi, nos théâtres affichent une fréquentation qui ne cesse d’augmenter. Nous participons pleinement à la vie et à l’économie de ce pays. Cette image d’un milieu coupé du réel est tout simplement fausse. Peut-être communiquons-nous mal sur cette réalité, mais elle existe bel et bien.



