Arthur Nauzyciel © DR

Un secteur en crise – Épisode 10 : Arthur Nauzyciel

À quelques mois de transmettre les clés du TNB Rennes - Théâtre National de Bretagne, son directeur alerte sur un nouveau coup de rabot qui menace l'équilibre de son établissement. Il décrit un effet domino qui pourrait fragiliser toute la chaîne de la création, de l'emploi artistique jusqu'à sa propre succession.
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« Pour des économies dérisoires, on fait exploser soixante-dix ans de démocratisation culturelle »

Arthur Nauzyciel
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?

Arthur Nauzyciel – J’allais quitter le TNB très heureux, très fier de ce que nous y avons accompli, et surtout heureux de laisser un budget à l’équilibre. Nous avions déjà absorbé tout ce que nous pouvions : les coupes de l’an dernier, la baisse de 200 000 euros de la subvention du département, puis la diminution de 5 % de celle de la DRAC cette année. Puis nous avons dû trouver des solutions pour que la saison, et surtout l’exercice 2026, soient équilibrés au moment de mon départ.

Nous sommes pleinement conscients des contraintes budgétaires auxquelles chacun est confronté. Je ne suis donc pas dans un refus de principe. Nous avons pris notre part de l’effort collectif. Nous avons conservé la même jauge, dont dépend une grande partie de nos recettes de billetterie, mais avec moins de spectacles, des séries plus longues, une légère hausse des tarifs et le recours au mécénat. Au total, nous avons déjà absorbé près de 400 000 euros de baisse de subventions.

Nous savons que nos interlocuteurs à la DRAC Bretagne sont mobilisés pour faire remonter nos inquiétudes et rechercher des solutions. Notre préoccupation porte avant tout sur les conséquences des arbitrages budgétaires nationaux, dont nous mesurons aujourd’hui les effets très concrets sur notre établissement.

Quelle est aujourd’hui la nouvelle menace ?

Arthur Nauzyciel : Le surgel de 13 % représente 440 000 euros supplémentaires. Or nous avons déjà atteint les limites de ce que nous pouvions faire : les séries longues, les tarifs, le mécénat… Je ne vois pas comment compenser un tel gel annoncé en juillet alors que la saison est engagée, les contrats sont signés et les dépenses sont engagées. Tout devra être payé. En réalité, nous n’avons plus aucune marge de manœuvre.

Pourquoi ne pas simplement annuler des spectacles pour faire des économies ?

Arthur Nauzyciel : Parce que même en annulant, nous devrions payer les équipes avec lesquelles nous avons contractualisé. Si nous annulons le festival, nous perdons aussi les subventions qui lui sont dédiées, les soutiens spécifiques et les recettes de billetterie. Au final, cela nous coûterait plus cher que de jouer.

Le véritable danger, c’est qu’à partir du mois d’octobre nous rencontrions des difficultés de trésorerie, avec des retards dans le paiement des salaires. Si cette situation perdure, elle pourrait conduire à une rupture de trésorerie, puis au déclenchement d’une procédure d’alerte du commissaire aux comptes, avant l’exercice du droit d’alerte économique par le CSE. Le conseil de surveillance du TNB étant présidé par la Ville de Rennes, cela reviendrait à ce que la collectivité reprenne totalement la main sur la gouvernance du théâtre.

Quelles seraient les conséquences sur l’emploi, les artistes et votre succession ?

Arthur Nauzyciel : Même en assumant un déficit jusqu’au printemps 2027, cela signifie que la personne qui me succédera démarrerait son mandat dès janvier avec plusieurs centaines de milliers d’euros de déficit. Comment construire une saison dans ces conditions ?

À très court terme, il faudrait annuler des productions et réduire le festival. Pour celui-ci et pour ma prochaine création, cela représente environ 11 000 heures d’intermittence en moins et près de 3 600 nuitées d’hôtel perdues entre septembre et décembre, sans compter les repas, les commerces ou la presse qui se déplace.

Le TNB et son festival comptent parmi les principaux employeurs d’intermittents de la région. Depuis deux ans, nous assistons déjà à un affaiblissement du tissu artistique et à une baisse du nombre d’heures proposées. C’est un signal d’alarme majeur. Moins d’heures, cela signifie davantage d’intermittents qui ne pourront plus ouvrir ou renouveler leurs droits et, pour certains, finiront par basculer vers les minimas sociaux.

Ce ciblage des vingt-huit plus grandes structures a-t-il un sens à vos yeux ?

Arthur Nauzyciel : Non. Dire que ce sont « les vingt-huit plus grosses structures » installe immédiatement l’idée qu’elles peuvent absorber le choc et que cela ne concernerait pas les plus petites. Or tout fonctionne en écosystème.

Être un grand théâtre, c’est employer davantage de personnes, produire et coproduire davantage de spectacles. Si un lieu comme le TNB est touché, ce sont autant de créations qui ne verront pas le jour, autant d’artistes qui ne travailleront pas et autant de spectacles qui ne circuleront plus ensuite vers les structures plus modestes.

Cette liste des vingt-huit établissements manque d’ailleurs de cohérence. Qu’ont réellement en commun certaines très grandes maisons et un lieu comme le nôtre ?

Cette décision a aussi provoqué une mobilisation inédite des élus.

Arthur Nauzyciel : En effet la mobilisation des élus est remarquable, inédite et symptomatique d’une vraie crise. Une tribune a réuni des responsables politiques de sensibilités très différentes. C’est la première fois que je vois un lien aussi fort entre des élus et des directions d’institutions culturelles. C’est le résultat d’un long travail mené avec les artistes et les collectivités. Cette lettre ouverte au président de la République ne défend pas seulement des établissements, mais les valeurs qu’ils portent.

Comment répondre à l’accusation d’élitisme qui vise régulièrement le théâtre public ?

Arthur Nauzyciel : C’est d’abord une question de classe sociale. J’entends ce procès en élitisme depuis que je fais du théâtre, dans la bouche d’élus de tous les partis. Bien souvent, ce sont des personnes qui ne fréquentent jamais le théâtre public, préfèrent le théâtre de divertissement et imaginent que, si cela ne les intéresse pas, cela ne peut pas intéresser les milieux populaires.

C’est absurde. Je viens moi-même d’un milieu qui n’avait pas accès à la culture. J’ai grandi en cité et ce sont l’école publique et les sorties au théâtre qui m’ont ouvert cette porte.

Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est l’ampleur du public. Je n’ai jamais vu autant de spectateurs dans le théâtre public, autant de générations mêlées, notamment en région. Le travail de démocratisation culturelle engagé depuis les années 1940 et 1950 porte enfin ses fruits. Ce public existe aussi grâce aux subventions. Elles permettent de proposer une place à 15 ou 18 euros. Sans elles, un spectacle coûterait 150 ou 200 euros, comme à New York où les billets dépassent souvent 160 dollars. Seuls les plus aisés pourraient aller au théâtre et l’on finirait par ne produire que ce qui est immédiatement rentable.

Que risque-t-on de perdre si ce modèle est fragilisé ?

Arthur Nauzyciel : Le théâtre public est un peu la haute couture du spectacle vivant. Il rassemble des métiers rares, des artisans de la lumière, des costumes, de la scénographie, formés dans des écoles supérieures. Or ces savoir-faire commencent déjà à disparaître, faute de moyens pour fabriquer de vrais décors ou de vrais costumes. Beaucoup de techniciens rejoignent désormais les plateformes ou la télévision. C’est toute la recherche artistique qui s’appauvrit, sans même que l’on touche officiellement au régime de l’intermittence.

Au-delà de cela, c’est tout un pacte de confiance entre l’État et les territoires qui est en train de se fissurer. Les conséquences toucheront les institutions, les artistes, les intermittents, mais aussi les villes qui les accueillent.

Et puis, à titre plus personnel, j’éprouve une immense tristesse. Pour des économies dérisoires, qui rapporteront finalement très peu à l’État, on est en train de faire exploser soixante-dix ans de démocratisation culturelle. Tout ce qui a été construit pour rendre le théâtre plus ouvert, plus inventif et plus audacieux est fragilisé, alors même que le public n’a jamais été aussi nombreux. C’est profondément douloureux.


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1 Comment Laisser un commentaire

  1. Analyse percutante et profondément choquante pour en effet un résultat d’économies peu satisfaisant au regard des dégâts que cela va engendrer comme c est si bien expliqué. !!
    Scandaleux !!

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