Harald Beharie © Chai Saedi

Harald Beharie, danser au bord du gouffre

Révélé en France par Batty Bwoy, solo incandescent, l'artiste norvégo-jamaïcain construit une œuvre où les identités se brouillent, les corps se métamorphosent et le folklore prend des chemins de traverse. Avec Sweet Spot, présenté à Marseille dans le cadre d'actoral, il referme le triptyque queer prolongé par Undersang.
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Nu, à quatre pattes sur une stèle gainée de cuir rouge, Harald Beharie soutient le regard de la salle. Au printemps 2025, au Théâtre de Vanves, dans le cadre d’Artdanthé, le public français découvre avec Batty Bwoy un artiste qui ne cherche ni à séduire ni à ménager. Le titre reprend un terme d’argot jamaïcain utilisé comme une insulte homophobe. Le performeur s’en empare, le tord et en fait la matière physique d’un solo qui tient autant du rituel que du défi.

Batty Bwoy d’Harald Beharie © Margot Sparkes

Quelques mois plus tard, à La Bâtie-Festival de Genève, Harald Beharie déplace la danse hors les murs avec Undersang, une création pensée in situ. Après une longue marche le long du Rhône, du Lignon jusqu’à une clairière détrempée, six silhouettes vêtues de cuir noir surgissent des fourrés, grondent, tremblent, se mêlent à la terre. Avec Undersang, la forêt devient le lieu d’une cérémonie collective où se croisent mythologies, identités et sentiment d’appartenance. Cet automne, l’artiste pluriel arrive à Marseille avec Sweet Spot, troisième et dernier volet d’un cycle où il n’a cessé de bousculer les corps, les identités et les imaginaires.

Le ballet dès le berceau

À trois ans, Harald Beharie enfile ses premiers chaussons de ballet. Une pratique commencée dans l’enfance qui ne le quittera plus. Les années passent, la formation se poursuit et le corps reste son moyen d’expression le plus naturel. Il lui permet d’explorer, de chercher et bientôt d’inventer. « Je n’ai jamais vraiment décidé d’en faire mon métier. C’était simplement une part de ma vie. Puis c’est devenu une nécessité, celle de passer par le corps pour créer. »

Après l’école de ballet, il poursuit sa formation en danse contemporaine à Oslo, étudie également à l’Alvin Ailey School de New York, puis revient achever son cursus à l’Académie nationale des arts d’Oslo. Diplômé en 2015, il rejoint l’année suivante Carte Blanche, la compagnie nationale norvégienne de danse contemporaine. Il y restera jusqu’en 2019, d’abord comme apprenti puis comme danseur permanent. L’expérience lui donne accès à des écritures très différentes, mais le fonctionnement d’une grande compagnie ne lui convient plus. « J’avais envie de travailler plus librement et surtout de créer mes propres pièces. »

Des rencontres qui déplacent
Batty Bwoy d'Harald Beharie © Julie Hrnčířová
Batty Bwoy d’Harald Beharie © Julie Hrnčířová

De ces années de formation et d’interprète, Harald Beharie se souvient surtout des rencontres qui ont accompagné son parcours. Tout particulièrement Mia Habib et Hooman Sharifi, deux figures importantes de la scène norvégienne qui ont profondément marqué sa manière de penser la danse. Cette ouverture à d’autres écritures et à d’autres façons de travailler se poursuit lorsqu’il rejoint Carte Blanche. C’est là qu’il croise la route de Bouchra Ouizguen.

En 2017, l’artiste marocaine a créé Jerada pour Carte Blanche. Harald Beharie est de l’aventure. La matière chorégraphique est volontairement réduite. Des courses, des tours, des spirales, des corps pris dans un mouvement circulaire jusqu’à l’épuisement. « Sa vision de la création et de la danse ne ressemblait à rien de ce que j’avais connu. » Quelque chose le saisit dans cette économie de gestes autant que dans sa façon de travailler.

Il découvre aussi derrière la pièce tout un rapport au collectif. Bouchra Ouizguen travaille depuis des années au Maroc avec des femmes qui sont à la fois danseuses et musiciennes, et dont la présence, les histoires et les savoirs participent pleinement au processus artistique. Le danseur observe cette manière d’ancrer le travail dans un territoire et dans un groupe, puis de la déplacer au sein d’une compagnie institutionnelle. Près de dix ans plus tard, il parle encore de cette expérience comme d’un moment qui lui a « ouvert les yeux ». La trace se devine dans ses propres pièces, où l’interprète n’est jamais seulement chargé d’exécuter une forme mais invité à engager ce qu’il est.

Entre deux rives

Né en Norvège d’un père jamaïcain et d’une mère norvégienne, Harald Beharie grandit avec deux cultures présentes sous un même toit. Être noir, métis, norvégien et jamaïcain fait surgir très tôt des questions d’identité et d’appartenance. Elles traversent son travail sans pour autant en être l’unique sujet de prédilection. « J’ai toujours été attiré par ces questions, mais surtout par la façon de les tordre, de les déformer. Elles nourrissent mon travail et, en même temps, elles font tout simplement partie de qui je suis. » 

À la maison, son père écoute beaucoup de musique jamaïcaine. Elle accompagne son enfance sans être particulièrement liée au dancehall. Des années plus tard, pour Batty Bwoy, c’est d’abord par la langue que Harald Beharie revient vers cet héritage. Le titre reprend une injure homophobe jamaïcaine dont il éprouve presque physiquement la violence. « Ce langage porte une énorme charge physique, presque une fiction en lui-même. » Plutôt que de la subir, il s’en saisit pour la mettre sens dessus dessous. L’identité ouvre une porte, elle ne referme jamais le sujet.

Sweet Spot d’Harald Beharie © Bart Grietens

D’autres imaginaires viennent vite brouiller les pistes. La littérature, la musique et surtout le cinéma d’horreur irriguent son travail. Pour Batty Bwoy, les vieux films d’horreur italiens l’ont notamment conduit vers le rock progressif. Ce goût pour l’étrange dit beaucoup de sa manière d’envisager la scène. « Je veux que le public sente que quelque chose reste imprévisible, qu’il ne puisse pas simplement s’installer dans son fauteuil et regarder. »

La musique participe de ce déséquilibre. Harald Beharie aime précisément se confronter à ce qu’il ne sait pas encore danser. Changer de registre, chercher le mouvement là où il ne s’impose pas, déjouer ses propres habitudes. « Travailler avec une musique sans comprendre immédiatement comment l’utiliser nourrit énormément ma pratique et mon processus créatif. »

La chair sans fard

Depuis Batty Bwoy, les corps nus occupent une place centrale dans ses créations. Non pour provoquer, insiste-t-il, mais pour tout ce que la nudité permet de déplacer. « Dans les projets que je mène dernièrement, elle est devenue une urgence, une nécessité. » Débarrassé de ce qui l’habille et le situe immédiatement, le corps peut encore être humain, mais aussi devenir matière, chair, os, glisser vers quelque chose de non humain ou, au contraire, de profondément intime. Ce qui l’intéresse se joue précisément dans cette instabilité. « Il y a une forme de liberté à laisser le corps être simplement un corps. » Nu, celui-ci lui paraît plus fluide, disponible à la transformation. Il peut rester lui-même puis, l’instant suivant, devenir autre.

Sweet Spot pousse cette recherche vers le collectif. Les interprètes se rapprochent jusqu’à former une masse de chair, se dissolvent les uns dans les autres, se séparent puis s’agrègent à nouveau. Plus difficile alors de savoir où commence l’un et où finit l’autre. « Nous devenons différentes entités, puis nous nous réunissons. Quelque chose se transforme en permanence. C’est humain et non humain à la fois. »

Le paysage en question
Undersang d’Harald Beharie © Chai Saedi

Pour Undersang, créé en 2024 à Lillomarka et récompensé la même année par le prix de la critique norvégienne pour la danse, le point de départ est beaucoup plus quotidien. Harald Beharie vient de quitter le centre d’Oslo. La forêt fait désormais partie de son voisinage. Il y marche chaque jour. À force de l’arpenter, des pensées jusque-là diffuses trouvent enfin un endroit où prendre forme.

« En Norvège, le paysage a joué un rôle central dans la construction d’une identité commune. Visuellement, il reste très présent dans l’image que nous nous faisons de nous-mêmes. » Une question le hante alors. Qui peut aujourd’hui s’imaginer dans ce paysage ? Et surtout, à qui appartient-il ? « Pourquoi même se poser cette question ? Personne ne possède un paysage. » La forêt devient le terrain où déplacer ces représentations. Mythologies, figures fantastiques, récits diasporiques et imaginaire national s’y rencontrent. Certaines séquences convoquent directement des créatures légendaires, dont cette présence féminine qui attire les humains avant de les conduire à leur perte. Séduction et menace, douceur et violence cohabitent dans un même corps.

Harald Beharie dit avoir eu le sentiment d’ouvrir avec Undersang une véritable « boîte de Pandore ». Le paysage soulevait davantage de questions à mesure qu’il tentait d’y répondre. Le choix de l’extérieur, lui, n’avait rien d’une révolution. Son travail a toujours circulé entre rues, galeries, espaces naturels et théâtres. « Je ne veux pas que la danse reste enchaînée aux salles. » Au point qu’après Undersang, retrouver un dispositif frontal lui semble presque plus étrange que d’emmener le public en forêt. En juin dernier, Sweet Spot s’est à son tour échappé du plateau pour investir une ancienne prison en Allemagne. Une version pensée pour le lieu, qui a donné à la pièce une tout autre épaisseur.

Aux portes de l’enfer
Sweet Spot d’Harald Beharie © Bart Grietens

Avec cette dernière création qu’il présente au Festival actoral à Marseille, Harald Beharie plonge du côté des danses macabres. À l’origine, une image médiévale le fascine, celle de la hellmouth, cette gueule de l’enfer représentée comme une immense mâchoire avalant les damnés. Il y voit moins une destination qu’un passage. « Un portail entre la vie et la mort, un lieu où il y a de la joie mais aussi du chagrin. » Un espace intermédiaire, donc, où la gravité change et où les règles ordinaires cessent de fonctionner. Au début des répétitions, toute l’équipe pense s’aventurer vers quelque chose de très sombre. Les corps vont pourtant raconter une autre histoire. À mesure que la pièce se construit, le jeu et une forme d’allégresse gagnent du terrain. « Ce qui semble dégoûtant ne l’est plus, ce qui paraît sexuel ne l’est plus. Les mêmes choses sont là, mais elles sont réagencées. »

Dans cette drôle de zone où les valeurs se renversent surgit le leikarring, une forme de danse populaire norvégienne pratiquée en cercle à partir de pas relativement simples. Le terme porte également l’idée de jouer et de danser ensemble. Tout ce qu’aime l’artiste jamaïco-norvégien. Il en conserve les principes pour mieux laisser la forme se dérégler au contact de ceux qui l’interprètent.

Il ne s’agit surtout pas de distribuer des mouvements que chacun reproduirait à l’identique. Harald Beharie préfère donner un cadre et regarder ce que chaque corps vient y déposer. L’un des interprètes est issu de la scène ballroom. Cette histoire, cette physicalité, cette façon de se tenir et de bouger entrent naturellement dans la danse. « Il y a une manière de queeriser le folklore en permettant à différents corps et à différents mouvements d’entrer dans une forme qui est habituellement très spécifique. » 

Une danse sans fin

Le geste est politique sans avoir besoin de le proclamer. Être ensemble ne signifie pas devenir semblable. Chacun travaille à partir d’une matière commune en conservant ce qui lui appartient. La musique traditionnelle, jouée en direct, apporte ses propres fantômes. Harald Beharie s’est passionné pour les légendes entourant certains airs populaires, notamment celles où le diable transmet au violoneux une mélodie qui condamne ceux qui l’entendent à danser sans fin. Il rapproche ce motif du conte des souliers rouges de Hans Christian Andersen. Impossible de s’arrêter. Le mouvement pousse toujours plus loin. « Même lorsque le corps tombe en morceaux, qu’il se dissout, il continue. Puis il se reconstruit, fonctionne à nouveau, se dissout encore et repart danser autour du feu. »

Sweet Spot d’Harald Beharie © Bart Grietens

Pour tenir cette ronde, le chorégraphe s’est entouré de visages familiers. Trois interprètes étaient déjà présents dans Undersang. Une autre a partagé avec lui les années Carte Blanche et d’autres projets. Cette connaissance mutuelle lui permet d’aller plus vite, mais surtout autrement. La confiance est déjà là, les corps connaissent la manière de travailler ensemble. Seule la musicienne Ester Thunander est une nouvelle venue dans l’aventure. Recommandée par l’entourage de la compositrice Ingvild Langgård, elle rejoint l’équipe presque sur un pari. Harald Beharie rit encore de la facilité avec laquelle la greffe a pris. « Une évidence. »

Voilà peut-être ce que racontent le mieux ses trois dernières pièces. Un corps seul qui refuse ce que les mots prétendent dire de lui. Un groupe qui entre dans la forêt pour en déplacer les récits. Puis une ronde où chacun arrive avec ses gestes, son histoire, ses fantômes et trouve sa place sans avoir à abandonner ce qui le distingue. Harald Beharie ne cherche pas vraiment à résoudre les contradictions. Il préfère les mettre en mouvement et voir jusqu’où elles peuvent danser.


Sweet Spot d’Harald Beharie
Spectacle créé le 23 janvier 2026 au Dansens Hus, Oslo
durée 1h30

Tournée
9 & 10 octobre 2026 au petit plateau de la Friche de la Belle de Mai dans le cadre du Festival actoral

Concept et chorégraphie d’Harald Beharie
Recherche artistique – Karoline Bakken Lund
Avec Loan Ha, Carlisle Sienes, Harald Beharie, Amie Mbye, Irene Theisen et Ester Thunander 
Scénographie, sculpture et costumes de Karoline Bakken Lund
Conception lumière d’Ingeborg Staxrud Olerud
Superviseur musical  – Ingvild Langgård 
Musicienne  – Ester Thunander 
Musique d’Ester Thunander, Ingvild Langgård, Carlisle Sienes et la musique traditionnelle norvégienne. 
Conception sonore de Gunnar Innvær
dramaturgie de Deise Faria Nunes
Coordinatrice de l’intimité – Lexie Koren

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