On entre dans cet essai comme on pousserait les portes d’un chapiteau ou d’une écurie, la curiosité en éveil. Et déjà, on croit humer l’odeur familière, chaude et acide des chevaux. Fabienne Pascaud ne se contente pas de raconter Bartabas. Elle marche à ses côtés, guette ses silences et ses élans, comme on apprivoise un cheval farouche. De Courbevoie, où il grandit, aux plaines d’Espagne, des trépidations de New York au calme suspendu des tournées japonaises, le fil reste le même. Goûter l’ailleurs. Ne jamais s’enfermer trop longtemps, rester toujours curieux d’autres cultures, d’autres mondes.
Un théâtre vivant et mouvant
La bougeotte, Bartabas l’a clairement. Insomniaque, il s’évade dans ses lectures. Nomade, toujours, c’est dans une roulotte qu’il a décidé de vivre à côté de son théâtre équestre à Aubervilliers. Une vie de bohème sans attache, ou presque. Depuis 1989, c’est à deux pas du métro du Fort d’Aubervilliers, qu’il a posé ses valises et planté son chapiteau de bois pensé avec Patrick Bouchain. Tout en bois, conçu pour être entièrement démontable. C’était la règle pour un lieu qui refuse de se fixer, à l’image de celui qui l’habite. Et ce théâtre porte un nom, celui de son plus fidèle complice Zingaro, frison noir aux yeux ardents, ami de route et miroir silencieux.
Le temps a filé. Le corps massif s’est affiné, courbé, mais Bartabas, souvent masqué, continue d’apparaître sur scène. Aujourd’hui, c’est sur le dos de Tsar, un Hanovrien géant – 1,98 m au garrot – qu’il invente de nouvelles conversations, entre force et grâce, entre un homme et un animal. « C’est le dernier qui m’inspire, dit-il. Après, on verra.«
Des visages, des éclats
Dans le livre, on croise des amis de longue date. Jean-Louis Gouraud, écrivain-cavalier, Patrick Bouchain, l’architecte complice, André Velter, poète au galop ou Ernest Pignon-Ernest, maître des images. Et Laure Guillaume, cavalière, compagne et directrice pédagogique de l’Académie équestre de Versailles. Chacun éclaire une facette, apporte une ombre, un sourire.
Et puis il y a les spectacles. Les Cabarets équestres, Noce de crins, Les Femmes persanes, Chimère, Éclipse, Loungta, Le Centaure et l’animal, Ex Anima pour n’en citer que quelques-uns. Autant de haltes sur la route, de mondes inventés sous la toile du chapiteau.
Un homme à découvert
Fabienne Pascaud, plume légère, volubile, dessine un portrait en mosaïque. Le cinéaste, le lecteur, l’oreille tendue vers la musique, le regard qui capte une image, l’homme des champs de course. Le chef exigeant, parfois rugueux. Mais aussi celui qui laisse échapper, par instants, une douceur, une faille, une part féminine qui désarme. Celui qui sait se taire pour entendre le souffle du cheval à ses côtés. L’écrivain, le poète, dont les textes envoûtent et emportent au plus près de ce jardin secret que jalousement, il protège.
Pour les amoureux des chevaux, ce livre est une chevauchée magnifique. Pour les autres, une invitation à se laisser guider par un pas, un souffle, un regard. On y découvre un monde où l’animal n’est jamais accessoire, mais un véritable partenaire de route et de scène. Un monde où l’art et la liberté avancent côte à côte, comme deux montures accordées. Bien plus qu’une rencontre entre la journaliste et l’artiste, c’est une balade passionnée de plus de quarante ans entre deux êtres, liés par une connivence sincère, une fascination partagée.
Bartabas : Zingaro, un théâtre pour les chevaux de Fabienne Pascaud
Éditions Actes Sud
Date de parution : novembre 2024
192 pages
prix conseillé 23 euros