© Sacha Goldberger

Les Cantiques du corbeau : La mélopée préhistorique et picturale de Bartabas

Portant en scène ses propres écrits, des chants qui évoquent l’avant-humanité, le metteur en scène équestre signe un poème scénique fragmenté. Un spectacle qui rompt avec la tradition mais emporte bien au-delà des images et des mots, dans l’histoire et dans les rêveries de l’homme-cheval.
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Tout a changé, rien n’a changé. Le rituel demeure. Groupe après groupe, à l’appel de l’inénarrable maître de cérémonie (Henri Carballido), le public pénètre sous le grand chapiteau de bois. Pas de chevaux dans les boxes comme avant mais leur présence n’est pas loin. La configuration cabaret est de retour. Autour de petites tables, le vin chaud fume, les boudoirs attendent d’être trempés et dégustés. 

Au centre, une étendue d’eau capte les lueurs des bougies et des lampions. Miroir fragile, elle reflète le feu tremblant du monde. Autour, un homme-corbeau monte la garde. Bartabas, silhouette imposante, noble, familière, tourne sur son fidèle destrier Tsar. Il observe, s’arrête, veille. Chaque mouvement du public est sous son regard. Rien ne doit troubler la magie. Un dernier regard vers la scène et il disparait dans l’antre sombre des coulisses. 

Le chant des origines
© Sacha Goldberger

L’obscurité, illuminée de mille éclats de flammes vacillantes, envahit l’espace. Là-haut, suspendue dans les cintres, non loin de la charpente, Perrine Mechekour ouvre le bal. Sa voix douce fend le silence. Elle donne vie au premier chant. La terre n’était pas encore habitée. Dans l’eau, les premières bactéries s’unissent et créent la vie. 

Puis viennent les animaux. Laissant les nageoires au fond de la mare noirâtre, le bipède fait son apparition, fier de ses quatre membres. La poésie s’installe. Pas de cavalcade, pas de prouesse, mais une ode simple à la nature. Les mots de Bartabas flottent et racontent un monde avant les hommes. Les hyènes et les lionnes règnent. Les charognards attendent, tapis dans l’ombre de déguster leur festin. Les gnous tentent d’échapper à la meute, prête à les dévorer. 

Dans une sorte de rituel sacré, presque jubilatoire, les chairs sont déchiquetées, les os polis jusqu’à leur blancheur originelle. Le cycle de la vie est préservé, la nature reprend ses droits.

Un cabaret d’ombres et de lumière

Les chants se succèdent comme des vagues, séparés simplement d’intermèdes fugaces tant visuels que performatifs. Un cheval traverse la piste, tourne trois fois, disparaît. Une image surgit. Perrine Mechekour, la belle minuscule, et Manolo Marty, la bête géante, un bouc au corps d’homme. Entre eux, un livre ouvert. Le savoir les unit, le mystère les relie. C’est étrange et beau. Bartabas réinvente et fait de la différence, la norme, la marge devient l’extraordinaire. 

© Sacha Goldberger

La musique jouée en direct par des musiciens portant des masques animaliers semblent venir d’ici et d’ailleurs, ils ont traversé les continents, les âges, sans pour autant avoir voyagé ou replié l’espaceIl n’y a ni règles ni frontières, seulement le monde intérieur de Bartabas, mélancolique, débordant.

Des comédiens professionnels se mêlent à la troupe. Tous disent les chants, certains les habitent, d’autres les font leurs. Un bel unisson transparaît de la scène et du plateau. Des échos des créations passées viennent envahir l’espace, rappeler le temps qui passe, les images indélébiles qui restent comme ces chevaux blancs portant sur leur dos des squelettes de Calacas.

Le poème et la flamme

Plus loin, d’autres images reviennent, comme des souvenirs. Une danseuse balinaise glisse sur la piste. La derviche tourneuse s’enflamme littéralement. Sa silhouette s’embrase d’étincelles. L’air devient feu, l’eau devient sang. Le lac central change de visage. Tantôt miroir paisible, tantôt mare de carnage. Il raconte la fragilité des vivants, leurs luttes, leurs rituels.

La mort, omniprésente, désenchantée, n’est pas que sombre. Elle est aussi un passage, une métamorphose, une promesse de renaissance. Alors le spectacle semble ressembler à la fin d’un cycle, autant qu’à un possible nouveau départ. Bartabas se dépouille de tout artifice. Il se livre dans les mots, son nouveau médium.

L’homme-cheval rejoint les siens. Les animaux en qui il a plus confiance qu’en l’homme. Il offre au public un moment suspendu, une traversée poétique certes inégale, imparfaite, nonchalante, un brin trop longue, mais où la parole, la sienne, devient matière vivante.


Les Cantiques du corbeau de Bartabas
Le théâtre équestre Zingaro
Fort d’Aubervilliers
du 15 octobre au 31 décembre 2025
Durée : 1h40

Scénographie, conception et mise en scène de Bartabas
Assistante à la mise en scène – Emmanuelle Santini
Avec Thomas Garcia, Audran Le Guillou, Philippe Martins, François Marillier, Théo Mérigeau, Christophe Moure, Laetitia Schneider, Hsiao-Yun Tseng, Sunarso, Bartabas, Henri Carballido, Jean-Luc Debattice, Lola Eliakim, Alice James, Manolo Marty, Perrine Mechekour, Sarah Mordy, Julie Moulier, Florent Mousset, Paco Portero, Alice Seghier, Nessim Vidal, Kadek Puspasari, Lara Castiglioni, et les chevaux Famine, Guerre, Misère, Maestro, Tsar, Bruant Chouca, Hypolaïs et Ibis

Régie générale de Charlotte Matabon
Lumière de Clothilde Hoffmann
Son de Laurent Compignie en alternance avec Eliott Allwright
Techniciens plateau – Ouali Lahlouh, Pierre Léonard Guétal en alternance avec Julie-Sarah Ligonnière
Responsable des écuries – Ludovic Sarret
Soins aux chevaux – Ophélie Girardet, Caroline Viala
Création costumes – Chouchane Abello Tcherpachian
Atelier costumes – Montcalm Abicene
Cheffe d’atelier costumes – Anne Véziat
Couturier – Jean Doucet
Auxiliaire couture – Noémie Leblan
Auxiliaire accessoires – Méline Abello
Habilleuses – Isabelle Guillaume, Isia Seghier
Masques des musiciens – Pamela is dead
Masque de bouc, squelette et tigre – Cécile Kretschmar
Décor écuries – Erwan Belland 2BE MAD

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