Clara Hédouin © Jacques Grison
Clara Hédouin © Jacques Grison

Clara Hédouin : « Inventer un théâtre qui se nourrit du vivant »

Du 10 au 24 octobre, la metteuse en scène présente au TNP-Villeurbanne, Manières d’être vivant, une création adaptée de l’essai de Baptiste Morizot. En dialogue avec Romain de Becdelièvre, elle interroge notre rapport au vivant et invente une forme où la philosophie prend corps sur scène.
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Comment est né votre désir de mettre en scène ?

Clara Hédouin : Je me suis d’abord formée comme comédienne, mais j’ai toujours eu le désir d’embarquer mes camarades de promo dans des aventures qu’on invente ensemble. Dès mes années de formation, à Asnières puis à l’ENS Lyon, j’avais envie que « quelque chose d’autre se passe », que le théâtre dépasse le cadre d’une simple représentation pour se prolonger autrement dans la vie des gens et dans l’espace public. C’est ainsi qu’est né le collectif 49 701, que nous avons fondé avec Jade Herbulot et d’autres élèves du Studio-Théâtre d’Asnières et l’épopée des Trois Mousquetaires, La série, six spectacles qu’on joue partout, hors des boites noires, et dans des lieux publics.

Ce goût pour les épopées et l’extérieur d’où vient-il ?
Les Trois Mousquetaires : La Série du collectif 49701 © Bertrand de Roffignac
Les Trois Mousquetaires : La Série du collectif 49701 © Bertrand de Roffignac

Clara Hédouin : Je suis une enfant du dehors. J’ai grandi dans le Sud, en pleine campagne, à jouer dans les champs et à faire des cabanes. Pour moi, le théâtre est une continuité de ce jeu-là. Quand j’ai découvert le Théâtre Permanent de Gwenaël Morin, à Aubervilliers, j’ai été frappée. Ce travail brut, accessible à tous et toujours gratuit, porté par une énergie flamboyante avec presque rien, m’a ouvert de nouvelles pistes de réflexion. 

Je me souviens un soir, lors d’une représentation d’Hamlet d’avoir vu une scène jouée dans le hall. Le public était debout, les acteurs se frayaient un chemin parmi nous, la réalité et la fiction se frottaient l’une à l’autre. On ne voyait pas forcément bien l’action, mais on en faisait partie. C’est à ce moment-là que j’ai compris que c’était ce désordre-là qui m’intéressait, ce moment où les places assignées aux uns et aux autres se troublent et se recomposent. Par ailleurs, c’est aussi au contact du théâtre Permanent qu’est venue l’idée du feuilleton, du roman-fleuve, et d’un théâtre qui pouvait déborder du cadre de la représentation unique et se prolonger sur des rendez-vous réguliers avec les spectateurs, comme autant de retrouvailles autour du même récit.

Les Mousquetaires ont forgé ce que vous appelez un « théâtre contextuel »…

Clara Hédouin : Oui, c’est un théâtre qui s’adapte à chaque lieu. On a commencé dans un bar, parce que le roman débute dans une auberge. Puis on a investi des cours d’immeubles, des HLM, des bibliothèques, des ruines, des châteaux, des friches… À chaque fois, on recrée un dispositif immersif où spectateurs et personnages partagent le même espace, et font partie de la même histoire. C’est un théâtre du présent, qui joue avec la réalité des lieux, leurs habitants, leur mémoire.

Après cette aventure collective et urbaine, vous vous tournez vers la nature avec Giono. Pourquoi ce virage ?
Le Prélude de Pan d'après Jean Giono, mise en scène de Clara Hédouin © Christophe Raynaud de Lage
Le Prélude de Pan d’après Jean Giono, mise en scène de Clara Hédouin © Christophe Raynaud de Lage

Clara Hédouin : Je crois que comme beaucoup de ma génération, je me suis prise de plein fouet la crise écologique. J’avais envie de mettre notre pratique du dehors au service d’autres récits. J’ai rencontré l’écriture de Giono, où le vivant n’est pas un décor, mais bien le protagoniste principal. Dans Que ma joie demeure, le cerf, les oiseaux, la forêt sont des personnages. Ce n’est ni bucolique ni sage, c’est âpre, brut. Cela ressemble presque à un western. Avec Romain de Becdelièvre, mon complice de longue date, on a alors imaginé ce projet sous la forme d’une marche, de 5 à 6 kilomètres, une épopée en dix tableaux, jouée dans les paysages qu’on traverse avec les spectateurs. C’était une manière d’interroger le vivant autrement, en l’habitant physiquement.

Et c’est là qu’intervient Baptiste Morizot ?

Clara Hédouin : Baptiste est un ami de longue date, depuis nos années d’études à Lyon. Sa pensée a énormément nourri mon travail. Il n’est pas étranger à mon choix de monter Que ma joie demeure, et c’est aussi un projet dont on a pu beaucoup parler ensemble.

Puis, en 2021, j’ai réalisé une première lecture de certains de ses textes, issus de Sur la piste animale, dans le cadre du Festival Paris l’été. L’expérience m’a prouvé que cette langue, et cette pensée, si exigeante soient-elles, pouvaient être oralisées, et partagées théâtralement. Dès lors, a germé l’idée d’un potentiel spectacle… Pourtant, mettre cette philosophie en scène représentait un défi immense. Mais je me suis dit que si je ne le faisais pas, quelqu’un d’autre le ferait. C’était trop précieux pour passer à côté !

C’est votre première création en salle depuis longtemps. Comment l’abordez-vous ?
© Jacques Grison | Photo de répétitions, juillet 2025
Manières d’être vivant d’après Baptiste Morizot, mise en scène de Clara Hédouin © Jacques Grison | Photo de répétitions, juillet 2025

Clara Hédouin : Comme un véritable défi. Je n’avais pas monté de spectacle en salle depuis mes années d’école ! Le TNP suivait déjà mon travail avec Giono et m’a proposé d’imaginer une création pour la grande salle. J’ai d’abord résisté, car ce n’est pas vraiment mon type d’espace. Mais je me suis rendue compte que la boîte noire pouvait être un outil précieux pour travailler un texte philosophique. Les milieux naturels dans lesquels j’aime tant mettre en scène présentent aussi constamment le risque de la dispersion. Or, cette fois, le projet exige une attention plus tenue pour ne pas rater une marche de la pensée. À l’inverse de Que ma joie demeure, par exemple, qui est aussi une épopée poétique, plus contemplative, où le vagabondage de l’attention est permis, et fait partie du spectacle. La salle concentre l’écoute et le regard. C’est ce qui m’a convaincue.

Mais vous n’abandonnez pas totalement l’extérieur…

Clara Hédouin : Non, jamais ! Dès le départ, j’avais envie qu’il y ait deux versions. Une en salle au TNP, et une autre dehors, le soir tard, dans un milieu naturel. Je rêve d’emmener les spectateurs loin des lumières et des bruits de la ville, dans l’obscurité, pour faire résonner ce récit dans la nuit.

Comment s’est déroulée l’adaptation avec Romain de Becdelièvre ?

Clara Hédouin : Ce fut notre processus le plus ardu. On a exploré plein de directions, on a tâtonné, recomposé, jusqu’à trouver une forme patchwork, à la fois enquête philosophique et expérience sensible. Baptiste était là au début, dans les discussions, puis il a pris du recul. Ce n’est pas simple, pour un auteur, de voir son texte désossé. Mais son écriture, sa pensée irriguent chaque étape du spectacle.

Vous avez aussi changé d’équipe d’acteurs. Pourquoi ce choix ?
Manières d’être vivant d’après Baptiste Morizot, mise en scène de Clara Hédouin © Jacques Grison | Photo de répétitions, juillet 2025

Clara Hédouin : D’abord, Les Trois Mousquetaires et Que ma joie demeure tournent encore. Donc, il était nécessaire pour éviter que les projets se chevauchent de faire appel à d’autres interprètes. Mais c’est aussi toujours très intéressant et très excitant de rencontrer de nouvelles personnes au plateau, de recomposer une troupe propre à une aventure particulière…Cela oblige aussi à se remettre en question, à reformuler sa manière de mettre en scène. C’est difficile, mais stimulant.  

Qu’est-ce qui vous anime dans cette nouvelle aventure ?

Clara Hédouin : Le goût du risque. Manières d’être vivant est sans doute le projet le plus exigeant que j’aie porté. Dumas, puis Giono, m’avaient déjà poussée à déplacer mon théâtre. Mais avec Morizot, c’est une autre marche. Il s’agit de donner corps à une pensée, de la rendre sensible, de la faire passer par la scène. C’est une terra incognita. Et je crois que c’est pour cela que je fais du théâtre, pour inventer à chaque fois un nouveau territoire.


Manières d’être vivant d’après l’essai de Baptiste Morizot
création au TNP-Villeurbanne
du 10 au 24 octobre 2025
durée 2h30

Tournée
25 au 28 mars 2026 à La Criée – Théâtre national de Marseille
8 au 11 avril 2026 à la MC93

09 juin 2026 (version en extérieur) à Pamiers, Domaine agro-environnemental de Brassacou – L’Estive – Scène nationale de Foix et de l’Ariège

Co-écriture de Clara Hédouin et Romain de Becdelièvre
Mise en scène de Clara Hédouin assistée de Jaomin Vasseur
Avec Baptiste Drouillac, Adrien Guiraud, Manon Hugny, Maxime Le Gac-Olanié, Liza Alegria Ndikita, Jenna Thiam
avec la collaboration artistique de Éric Didry et Estelle Zhong Mengual
Scénographie d’Arthur Guespin
lumière d’Elsa Revol
son de Manuel Coursin
costumes de Clara Hubert
régie générale d’André Neri
décor et costumes – les ateliers du TNP

Le texte est publié aux éditions Actes Sud, collection « Mondes sauvages ».


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