Comment êtes-vous arrivé à la mise en scène ?
Jules Audry : J’ai d’abord suivi une formation d’acteur. Mais très vite, j’ai compris que ce qui m’émouvait le plus, c’était de regarder les autres jouer. J’étais fasciné par cette part d’inconnu, de perte, qui saisit les interprètes au plateau. J’avais envie d’écrire, de composer, de fabriquer les lumières, d’inventer des mondes. À l’ESAD, j’ai commencé à monter quelques textes contemporains.
Et puis, en 2016, l’Institut français m’a proposé de partir une semaine à Kyiv, pour travailler avec une troupe locale. Il s’agissait de monter avec eux Les Malades, une farce grotesque sur la dernière nuit de Staline, que j’avais déjà mise en scène. Nous répétions dans une ancienne boîte de nuit transformée en petit théâtre de fortune. Il y avait une énergie folle, un sens du jeu libre et brut. J’ai eu le sentiment d’une déflagration. Là, j’ai su que quelque chose venait de basculer.
Et c’est cette expérience qui vous conduit à rester en Ukraine ?

Jules Audry : Oui, je crois que c’est là que j’ai trouvé une manière d’être au monde. Ce n’est pas seulement le pays, c’est la langue qui m’a retenu. En apprenant l’ukrainien, j’ai découvert un territoire intérieur. Il y a des langues qui nous précèdent et d’autres vers lesquelles on va. L’ukrainien, pour moi, c’était ça : une langue d’avenir, un espace de jeu, de poésie.
J’y ai vécu un an et demi, à Ivano-Frankivsk, où j’ai été nommé directeur artistique du théâtre national. Une troupe de soixante comédiens, une salle monumentale héritée de l’époque soviétique, un rythme de travail effréné. J’ai monté des textes ukrainiens, mais aussi Camus, Gogol… Ce fut une période d’apprentissage total, une école de vie et de plateau.
Vous parlez de la langue comme d’un territoire de jeu.
Jules Audry : La langue ukrainienne m’a ouvert un autre rapport à la parole. Là-bas, le texte ne vient jamais en premier. Les acteurs travaillent par improvisations guidées, ils jouent avant de mémoriser. Ils apprennent à tomber amoureux des mots avant de les dire.
En France, on apprend d’abord le texte, on l’enferme dans la mémoire avant même de l’incarner. En Ukraine, c’est l’inverse. Le texte devient un aboutissement, pas un point de départ. Cette liberté a complètement libérer mon rapport au plateau. En rentrant, j’ai fondé La Volia, une école basée sur cette approche : relier le corps, l’esprit et la parole avant de rejoindre l’auteur.
Comment est née votre rencontre avec Sofia Andrukhovych, l’autrice d’Amadoca ?
Jules Audry : Je venais de lire son roman Félix Austria. Je voulais l’adapter. Nous nous sommes rencontrés à Kyiv, et très vite la conversation a dérivé vers son rapport à la langue, à son pays, à la mémoire. Elle m’a parlé du livre qu’elle achevait, Amadoca. L’histoire d’un homme amnésique et d’une femme qui tente de lui rendre ses souvenirs.
Ce thème m’a bouleversé. À ce moment-là, un proche venait de plonger dans la maladie d’Alzheimer. Il ne me reconnaissait plus. Je crois que le désir de ce projet est né là, dans cette douleur mêlée d’amour et d’impuissance. Avant même la parution du roman, je savais que j’en ferais un spectacle. C’était comme une évidence.
Ce roman n’est même pas encore publié en français. Monter un texte inédit, c’est une forme de pari.

Jules Audry : C’est ce qui le rend précieux. Amadoca est un roman sur le déni, sur la mémoire fragmentée d’un pays. C’est une fresque immense où se mêlent histoire, amour et trauma collectif. Ce n’est pas un texte folklorique ni exotique — c’est un livre d’une lucidité foudroyante. L’adapter, c’est donner corps à cette complexité, en faire entendre la polyphonie.
Avec Yuriy Zavalnyouk, comédien et traducteur, nous travaillons à quatre mains sur la traduction française. Il est né en Ukraine, arrivé en France à quinze ans. Moi, je suis allé dans l’autre sens. Nous partageons cette langue traversée par le déplacement, cette tension entre deux mondes.
Le spectacle est conçu comme un diptyque…
Jules Audry : Le premier volet, présenté au TNP, est porté par une troupe française. Le second sera créé en 2026 au Théâtre national de Kyiv, avec une équipe ukrainienne. Dans le roman, plusieurs récits s’entrelacent. Certains relèvent de l’intime, d’autres de l’histoire collective. Il aurait été artificiel — voire colonial — de tout raconter depuis la France. Nous, Français, entrons par la fable : l’histoire d’un homme et d’une femme dans un hôpital. Puis, au moment où notre légitimité s’arrête, la parole passe à la troupe ukrainienne. C’est une façon de partager la scène, d’écrire ensemble une mémoire européenne.
Comment votre expérience là-bas a-t-elle nourri votre manière de travailler ?
Jules Audry : Ce que j’ai appris en Ukraine, c’est la liberté du jeu. Le théâtre n’y est pas un lieu de discours, mais d’expérience. On y cherche la vérité par le corps, pas par la démonstration. Cela a changé ma façon de diriger les acteurs. Je ne leur demande plus de comprendre, je leur demande de vivre. C’est aussi un rapport plus politique au plateau — pas au sens idéologique, mais au sens du lien, de la communauté. Quand je vois les acteurs ukrainiens travailler, je me dis que leur manière d’être ensemble sur scène dit quelque chose de la résistance d’un peuple.
Impossible de ne pas penser à la guerre. Comment cette réalité entre-t-elle dans votre travail ?
Jules Audry : Elle est là, bien sûr, mais jamais frontalement. Ce serait trop facile, trop attendu. J’ai perdu des amis là-bas. Certains sont morts au front, d’autres ont disparu. Ce soldat amnésique d’Amadoca est un peu leur écho : un homme sans nom, sans passé, qui cherche à se souvenir.
Mais je refuse de faire de la guerre un sujet. Elle est une toile de fond, pas une illustration. Ce que nous racontons avant tout, c’est une histoire d’amour. Comment le désir, la tendresse, la mémoire partagée peuvent réparer quelque chose ? Ce n’est pas une vision naïve, c’est une manière de dire que même au cœur du désastre, il reste du vivant.
Vous évoquez souvent la notion de croyance au théâtre. C’est au cœur d’Amadoca ?
Jules Audry : Totalement. Ce qui m’intéresse, c’est pourquoi croit-on à une histoire ? Pourquoi certaines fictions nous traversent et d’autres non ? Ce questionnement, je le relie à l’histoire de l’Ukraine. Là-bas, j’avais du mal à adhérer à un récit national héroïque, parce que je voyais ses zones d’ombre. Je suis petit-fils d’une Juive roumaine cachée pendant la guerre ; en face de mon bureau à Ivano-Frankivsk, il y avait une statue de Stepan Bandera, figure de la libération ukrainienne, mais aussi complice de violences. Comment croire à un récit quand il est fissuré ? Amadoca pose cette même question. Que fait-on de nos trous de mémoire collectifs ? Comment transformer le trauma en autre chose qu’une blessure ?
C’est donc autant un spectacle sur la mémoire que sur la transmission.
Jules Audry : Ce que je cherche, c’est à faire entendre une Ukraine complexe, loin des clichés. Le roman a été écrit avant 2022, avant que la guerre ne devienne notre seule grille de lecture du pays. Amadoca raconte déjà les blessures, les silences, les oublis. C’est un texte qui précède le drame, mais qui en porte la prémonition. Sur scène, nous cherchons à rendre cela palpable : une mémoire qui se reconstruit, une parole qui hésite, un amour qui persiste malgré tout. C’est un spectacle sur le fil, entre l’intime et le politique, entre le souvenir et le présent. Une tentative de réconciliation — avec soi, avec l’autre, avec l’histoire.
Envoyé spécial à Lyon
Amadoca d’après le roman de Sofia Andrukhovych
Création
Théâtre National Populaire – Villeurbanne
Du 11 au 24 octobre 2025
Durée 1h40
mise en scène, traduction et adaptation de Jules Audry
traduction de la version scénique de Yuriy Zavalnyouk
avec Jean Galmiche, Alexandra Gentil, Yuriy Zavalnyouk
collaboration artistique Carine Goron
musique Jean Galmiche
scénographie et costumes Juliya Zaulychna
lumière Lison Foulou
son Hugo Hamman
vidéo Pierre Martin Oriol
maquillage Mityl Brimeur
décor et costumes les ateliers du TNP