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La Corde : Un Cluedo machiavélique et cynique à souhait

Au Studio Marigny, Guy-Pierre Couleau s’empare de la pièce de Patrick Hamilton, rendue célèbre par Alfred Hitchcock, et signe un thriller haletant autant que philosophique, porté par une troupe de comédiens particulièrement en verve.
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Dans un bel appartement parisien, rempli de cartons, Louis (Audran Cattin) et Gabriel (Thomas Ribière) s’apprêtent à quitter la France pour la Suisse, où un brillant avenir les attend. Comme un défi lancé à leur intelligence, ils piègent un ami d’université, le tuent uniquement pour la sensation d’être intensément vivants, avant d’accueillir, dans la foulée, une poignée d’invités triés sur le volet et plutôt hétéroclites.

Cachant le corps dans un somptueux coffre chinois laqué, sur lequel sont disposées les victuailles, ils se livrent à un jeu pervers : profiter de la fête sans se faire démasquer.

Un jeu de manipulation vertigineux
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La galerie de personnages réunie pour ces agapes au goût de soufre est haute en couleur. Il y a la mère, une aristocrate (Myriam Boyer), fière de son fils qu’elle croit sans défaut ; l’amie de longue date, la douce Marie (Lucie Boujenah), fiancée de la victime qui ne s’en laisse pas conter ; le voisin du dernier étage, quidam de service, Francis (Martin Karmann), serrurier au bon sens rustique ; et surtout l’invité surprise, Émile Cadell (Grégori Derangère), l’ancien professeur de philosophie, mentor redouté et témoin involontaire d’un jeu pervers.

Les deux jeunes amis-amants, particulièrement arrogants et un brin suffisants, se lancent le défi de pousser jusqu’au bout les principes philosophiques de leur maître. La provocation devient expérience intellectuelle, et la mise en scène du crime, un manifeste.

Guy-Pierre Couleau orchestre ce ballet de manipulations avec une précision chirurgicale. Sa direction d’acteurs, au cordeau, sert une mécanique implacable où chaque réplique mordante creuse un peu plus le vertige.

Cynisme, philosophie et humour noir
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L’histoire de ces deux jeunes bourgeois décadents se transforme en réflexion existentielle sur le bien et le mal, doublée d’une dénonciation cinglante de la morgue de classe. Le public connaît d’emblée le crime, mais sur scène, nul ne soupçonne rien. Le suspense naît de cette ironie du savoir partagé. À chaque minute, la tension monte, nourrie par les jeux de lumière, les silences suspendus et les éclats d’un humour noir salvateur.

Louis et Gabriel jouent avec leur propre peur comme avec un instrument de musique. Le coffre trône côté cour, silencieux témoin du crime. Tout est là : le raffinement, la cruauté, la jubilation. Sueurs froides garanties.

Une distribution d’exception

La distribution est irréprochable. Myriam Boyer campe une bourgeoise tout en apparence, délicieusement aveugle. Audran Cattin impose un Louis à la fois angélique et véritable tête à claques, dont les failles narcissiques révèlent une belle fragilité ; Thomas Ribière mêle arrogance et intensité fébrile ; Grégori Derangère, impeccable en philosophe-détective, incarne la lucidité et le doute ; Lucie Boujenah apporte sa fraîcheur, et Martin Karmann, tour à tour victime et voisin, offre un double rôle savoureux.

Grâce à sa mise en scène ciselée, Guy-Pierre Couleau signe un thriller glaçant, qui se conjugue habilement avec une leçon éblouissante de rhétorique. Sous l’élégance du geste se cache une charge féroce contre une jeunesse dorée dévoyée, cynique, ivre d’absolu. Une pièce à ne pas rater — coup de cœur de ce début de saison !


La Corde d’après la pièce de théâtre Rope de Patrick Hamilton
Création
Studio Marigny
à partir du 24 septembre 2025
durée 1h30 

Adaptation de Lilou Fogli et Julien Lambroschini
Mise en scène de Guy-Pierre Couleau assistée d’Anne Poirier-Busson
Avec Myriam Boyer, Lucie Boujenah, Audran Cattin, Grégori Derangère, Martin Karmann et Thomas Ribière
Scénographie / Costumes de Delphine Brouard
Création lumières de Laurent Schneegans
Musique de David Parienti

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