BUDA est l’un des lieux fondateurs du NEXT Festival. Comment s’est construite cette aventure ?
Mathilde Villeneuve : En effet, BUDA était là dès le tout début, en 2008, aux côtés des partenaires historiques du festival. C’est un lieu qui a accompagné la naissance du NEXT et qui reste profondément lié à son identité. Quand j’ai pris la direction artistique du centre culturel de Courtrai en 2019, poursuivre cette mission était une évidence. Le NEXT fait partie de l’ADN du lieu, tout comme BUDA fait partie du NEXT.

Ce qui est passionnant dans cette aventure, c’est avant tout la manière dont le festival s’est construit, sans hiérarchie, sans figure centrale. C’est un projet collectif, profondément horizontal, fondé sur le dialogue et la concertation. La programmation se décide à cinq voix : deux lieux à Valenciennes (le Phénix et l’Espace Pasolini), La Rose des Vents à Villeneuve-d’Ascq et, à Courtrai, le Théâtre (Schouwburg Kortrijk) et BUDA. Ensemble, les équipes co-programment le festival, se réunissent chaque mois et font leurs choix de manière collégiale.
Ce fonctionnement collégial est assez rare dans le paysage des festivals…
Mathilde Villeneuve : Oui, et c’est précisément ce qui en fait la richesse. Cette collégialité crée un rapport très fort entre nous, mais aussi avec les artistes. Le NEXT repose sur l’idée simple que l’on est plus fort à plusieurs. Cela permet d’accompagner autant que possible les œuvres sur plusieurs territoires, de les faire circuler, de donner aux artistes du temps et de l’espace.
En plus de ces cinq structures « mères », nous travaillons avec une quinzaine de partenaires associés — des théâtres, des cinémas, des centres culturels et de création — répartis sur dix-huit villes en France et en Belgique. Cela forme un véritable écosystème transfrontalier, un festival itinérant à la fois humain et durable.
Justement, comment cette itinérance se concrétise-t-elle ?

Mathilde Villeneuve : Elle se concrétise très concrètement par des bus ! (rires) Trente-sept bus gratuits sont organisés depuis quatorze villes françaises et belges. Certains permettent de voir deux spectacles dans une même soirée, dans deux villes différentes. Et ça marche très bien. Les publics les empruntent volontiers.
C’est une manière de prendre soin de nos spectateurs, de les inviter à la curiosité, à franchir la frontière, mais aussi à découvrir des lieux qu’ils ne connaîtraient pas autrement. Cela fait circuler les publics à travers la frontière franco-belge, mais aussi à l’intérieur même des territoires. C’est une manière de fabriquer un imaginaire commun, concret, collectif.
Quels types de spectacles présente le NEXT ?
Mathilde Villeneuve : Le festival se concentre sur la création contemporaine en théâtre, danse et performance. Ce sont des œuvres en train de se faire, des créations toutes fraîches. Nous présentons souvent des premières, parfois mondiales, parfois belges ou françaises.
Et dans la façon de programmer, nous essayons d’être cohérents avec des valeurs éthiques et durables. Par exemple, plutôt que de faire venir un artiste pour une date isolée, nous tentons de construire des tournées. Cette année, deux jeunes artistes égyptiennes, Nasa4nasa, présenteront leur nouvelle création Sham3dan – une danse des chandeliers portés par neuf femmes, inspirée d’un rite de passage traditionnel égyptien – dans plusieurs lieux du NEXT.
En parallèle, leur précédent spectacle NO MERCY sera joué à L’Oiseau-Mouche de Roubaix et au CC het Spoor de Harelbeke. Elles proposeront aussi un workshop à BUDA pour le public du festival. Et parce que nous travaillons en réseau et synergie, elles présenteront aussi leur nouvelle pièce à BOZAR à Bruxelles et seront ensuite en résidence à La Bellone, lieu de recherche et de réflexion de la capitale belge. C’est un bel exemple du type de « focus » que nous aimons construire : accompagner de jeunes artistes dans la durée, leur donner de la visibilité, leur permettre de rencontrer les publics autrement.
Avez-vous une ligne artistique ou des thématiques communes ?

Mathilde Villeneuve : Nous ne fixons jamais de thème en amont. Nous partons des artistes, de leurs pratiques, de ce qui émerge dans la création contemporaine. Mais au fil des discussions et des repérages, des résonances apparaissent naturellement.
Cette année, par exemple, une constellation d’œuvres s’est formée autour des notions de rituel, de folklore, de cérémonie. Nous ouvrons avec une procession dans l’espace public de Zwoisy Mears-Clarke. L’artiste finlandaise Jenna Jalonen travaille le motif du cercle, Mette Ingvartsen revisite les carnavals sauvages, Tatiana Julien organise avec En Fanfaaare ! dont le titre parle en soi, et la pièce Sham3dan que j’évoquais plus tôt explore une danse initiatique.
C’est frappant de voir à quel point ces formes, très différentes, se répondent. Beaucoup d’artistes cherchent aujourd’hui à réinventer des rituels, à retisser du lien collectif, dans un monde fragmenté et individualisé. Ces œuvres, à leur manière, recréent des gestes qui rassemblent, qui font communauté.
D’autres spectacles se font l’écho d’enjeux plus politiques ou environnementaux ?

Mathilde Villeneuve : Oui, bien sûr. Il y a par exemple Yuval Rozman, qui interroge la tragédie humaine qu’est le colonialisme, ou Gabriela Carneiro da Cunha, qui aborde la pollution des fleuves d’Amazonie. D’autres, comme Alma Söderberg, prennent des chemins plus abstraits, plus sensibles. Avec Infinétude, pièce vocale nourrie de flamenco, elle et ses interprètes nous font entendre et voir une traversée des émotions.
C’est cette diversité-là qui nous importe. Un festival où cohabitent les rituels, la critique politique, la danse pure, la parole, la voix, la performance. Le NEXT Festival n’a pas une ligne, mais plutôt une respiration.
Le NEXT Festival défend aussi une approche très inclusive. Comment cela se traduit-il ?
Mathilde Villeneuve : C’est un travail de fond que nous menons depuis plusieurs années. Nous avons développé de nombreux outils d’accessibilité comme des sous-titres adaptés, des lunettes connectées, des audiodescriptions ou des « relax performances » pour les publics neuro-divergents.
Nous organisons aussi des visites tactiles pour les personnes malvoyantes, avant certaines représentations, pour qu’elles puissent découvrir les décors en amont par le toucher et les appréhender autrement une fois dans la salle. C’est une démarche éthique et humaine qui consiste à penser un festival pour tous, où chacun se sent accueilli, respecté, reconnu.
Contrairement à d’autres festivals, vous ne mettez pas en avant de “grands soirs” ou de têtes d’affiche…

Mathilde Villeneuve : Nous essayons de ne pas hiérarchiser les propositions et de maintenir une approche démocratique. Chaque spectacle a la même valeur. Nous veillons simplement à ce que les œuvres ne se superposent pas, que le public puisse circuler librement, composer son propre parcours. Le NEXT c’est trois semaines intenses, où chaque soirée compte. Ce n’est pas un festival de prestige, c’est un festival d’expériences partagées.
C’est aussi une aventure humaine, collective…
Mathilde Villeneuve : C’est peut-être ce qui me touche le plus. Ce festival, c’est une manière de travailler ensemble, de fabriquer de la confiance entre structures, artistes et publics. Ce n’est pas toujours spectaculaire, mais c’est essentiel : cette éthique du collectif, cette horizontalité, ce soin qu’on met à co-construire.
Le NEXT, c’est un festival de création, mais c’est aussi un espace de circulation des idées, des gestes, des corps. Une aventure transfrontalière, profondément humaine.
Le NEXT Festival
Du 8 au 29 novembre 2025