À l’occasion de leur nouvelle création intitulée See You, Les Ballets de Monte Carlo présentent un programme en deux temps. Sur le plateau de la salle Garnier de l’opéra monégasque, deux approches distinctes se partagent l’espace. Le goût pour le vocabulaire chorégraphique de William Forsythe y rencontre la sensibilité de Paul Lightfoot. Une rencontre qui tient du grand écart presque autant que de l’évidence, mais qui met surtout en avant la rigueur d’interprétation de la compagnie.
Herman Schmerman, le langage Forsythe

La musique électro expérimentale erratique de Thom Willems impose une rythmique instable. En fond de scène, un simple écran d’un bleu profond esquisse un horizon dans la symbolique du théâtre. Au plateau, trois femmes et deux hommes s’adonnent à un pas de cinq qui arpente toutes les formations possibles, du solo au groupe en passant par le duo. Justaucorps noirs en guise de costumes, dans l’écriture de William Forsythe tout se concentre sur le langage des corps.
Avec cet opus conçu en 1992 pour le New York City Ballet, le chorégraphe affirme un attrait pour la déconstruction du vocabulaire classique. Dans une atmosphère relativement austère, sa pièce reprend ainsi tous les codes de la danse institutionnelle pour mieux se les approprier. Pointes, entrechats, pirouettes et amplitudes viennent alors peu à peu établir le langage Forsythe, dans un héritage évident de la chorégraphie contemporaine américaine. Dans leur version la plus brute, les pas et gestes révèlent toute la complexité de leur exécution. Un défi que les cinq interprètes relèvent haut la main dans cette démonstration de maîtrise et de technicité.
Prenant la suite de ce pas de cinq, le duo formé par Juliette Klein et Simone Tribuna s’insère lui aussi dans l’idée d’une déconstruction du vocabulaire classique. Mais dans son écriture, William Forsythe cherche ici à aller plus loin, en quête d’un plaisir de danser qui se ressent très vite au plateau. Pourtant, à peine plus décontracté, le binôme fait preuve d’une complicité communicative. C’est en effet dans la dérision et l’idée d’un lâcher-prise qu’il semble enfin s’épanouir. Un trait d’union idéal pour annoncer la seconde partie du programme.
See You, l’implacable beauté de Paul Lightfoot

Pour sa première pièce écrite en solo depuis son départ du Nederlands Dans Theater en 2020, le chorégraphe frappe un grand coup, et c’est peu de le dire. Maîtrisant quasiment tous les aspects de sa création, des lumières aux costumes en passant par la scénographie, l’artiste signe une œuvre sublime, révélatrice d’une vision globale d’une grande précision. Portée par une distribution envoûtante, See You emporte tous les suffrages – avec raison –, tant par la liberté et la sensibilité de son écriture, que par la générosité et la rigueur de son interprétation.
Paul Lightfoot sait indéniablement comment embarquer le public dans l’histoire qu’il s’apprête à lui raconter. Rideau fermé et lumière tamisée dans la salle, son premier geste consiste à briser l’attendue. Le plateau n’existe plus, ou pas encore. Pour l’heure, seule compte l’intimité entre les spectateurs et les interprètes. Imperceptiblement, Alexandre Joaquim s’avance au parterre tandis que la pénombre se fait. Le mouvement assuré, il prend la lumière le temps d’un court solo habité, puis disparaît derrière le rideau de scène. Dans son costume noir – seul parmi les corps grisâtres qui suivront –, sa présence magnétique s’apprête à planer sur ce ballet comme une ombre aussi effrayante que réconfortante.
Une douce liberté
À sa suite, cinq duos apparaissent à leur tour, traversant la salle avant de s’évaporer dans l’ombre du plateau encore occulté, qui aspire les danseuses et danseurs comme pour s’en nourrir. Le chorégraphe a pris tout le monde à son piège, son deuxième mouvement peut s’engager. Le rapport évolue, alors que se découvre l’espace de représentation dans toute sa théâtralité à venir.
Ce n’est pas dans l’innovation que Paul Lightfoot se démarque en termes de décors et de lumières. Au contraire, l’artiste embrasse avec une affection certaine la simplicité de son dispositif, qui repose essentiellement sur la machinerie. Jouant à modeler les perspectives en montant et descendant d’immenses pans de tissus, il se projette dans un espace en mutation permanente. Là où les frontières se redessinent sans cesse, il s’affranchit de toutes les contraintes pour imposer son art issu d’un métissage des genres.
C’est précisément dans la relation qu’il établit entre les partitions pour cordes signées Max Richter – jouées en direct – et la musique pop aux accents celtes de Kate Bush, qu’il démontre toute la pluralité de son écriture. Il marie ses références à défaut de les renier, dressant le portrait d’un ballet qui glisse de la technique vers le sensible.
Éphémère et émotions

Et c’est bel et bien cette sensation qui prime dans tous les tableaux qui composent See You. Paul Lightfoot préfère travailler sur les complémentarités plutôt que sur les oppositions. Ainsi le rôle solo d’Alexandre Joaquim apparaît-il essentiel à l’équilibre, tant dans les contrastes qu’il apporte qu’à travers les dynamiques qu’il initie. L’ossature de cette pièce, dans laquelle les images se créent puis se dissipent, permet par ailleurs de déstructurer les duos pour en faire des trios, ou de creuser la notion de l’absence au sein d’un groupe.
Ainsi se lit avec puissance toute la dramaturgie de cette œuvre. S’appuyant sur le talent, la rigueur et la générosité de ses interprètes, le chorégraphe développe une esthétique pleine de sens autour de l’éphémère. Dans un espace-temps plein d’incertitudes, reste l’intensité de nos émotions, de nos envies et de nos craintes, concentrées sur un plateau. Les Ballets de Monte Carlo portent là une création qui a trait au sublime.
Herman Schmerman / See You
Salle Garnier – Opéra de Monte Carlo
Les Ballets de Monte Carlo
Du 23 au 26 octobre 2025.
Herman Schmerman de William Forsythe
Reprise par Les Ballets de Monte Carlo
Durée 25mn.
Chorégraphie : William Forsythe
Musique : Thom Willems
Lumières : Tanja Rühl
Scénographie : William Forsythe
Costumes : William Forsythe, Gianni Versace
Ballet remonté par : Stefanie Arndt & José Carlos Blanco
Interprètes duo : Juliette Klein, Simone Tribunal
Interprètes pas de cinq : Portia Adams, Kathryn Mcdonalds, Emma Knowlson, Alessio Scognamiglio, Jérôme Tisserand.
See You de Paul Lightfoot
Créé le 23 octobre 2025 à la Salle Garnier, Opéra de Monte-Carlo
Durée 50mn.
Chorégraphie : Paul Lightfoot
Assistante chorégraphe : Mikaela Kelly
Musique : Max Richter, interprétée en live par Liza Kerob (1er violon), Kati Szutz (2nd violon), Federico Hood (Alto), Thierry Amadi (1er violoncelle), Thibault Leroy (2nd violoncelle), Simon Zaoui (piano) – Kate Bush
Décors & Costumes : Paul Lightfoot
Supervision de la conception des costumes : Joke Visser, en collaboration avec l’Atelier de Costumes des Ballets de Monte-Carlo
Lumières : Paul Lightfoot
Réalisation lumières : Samuel Thery
Interprètes : Alexandre Joaquim, Ashley Krauhaus, Francesco Resch, Sooyeon Yi, Luca Bergamaschi, Kozam Radouant, Lukas Simonetto, Ekaterina Mamrenko, Ige Cornelis, Ahyun Shin, Jaat Benoot.