Cure (Filles) du Kolektiv Igralke © Drazen Sokcevic

Tempo Forte à Vidy :  Être femme, hier et aujourd’hui, en Yougoslavie

Au Théâtre de Vidy-Lausanne, dans le cadre du partenariat avec la sixième édition de Lausanne Méditerranées, le collectif Igralke fait revivre avec un diptyque documentaire, l’histoire des femmes en ex-Yougoslavie : entre lutte politique, mémoire intime et héritage patriarcal.
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Elles sont deux ou quatre. Leurs voix se mêlent à celles de leurs mères et de leurs grand-mères, à celles de ceux qui ont lutté pour l’égalité entre les sexes. Ensemble, elles tissent un théâtre documentaire vibrant, charnel, où chaque geste devient mémoire. Pas de démonstration, seulement des corps qui parlent, des gestes crûs, des mots en slovène, en serbe, en croate qui libèrent enfin les femmes de l’ex-Yougoslavie du carcan patriarcal. Deux spectacles, deux récits, l’un intime, l’autre plus historique, mais un même fil rouge, le sang. Celui des règles, des naissances, des coups ; celui qu’on cache, qu’on juge impur, mais qui porte en lui la vie. 

Le corps des femmes, un champ de bataille
Spolna vzgoja II : Borba (Éducation sexuelle II : La Lutte) du Kolektiv Igralke © Nada Žgank

Sous le préau de la Cour des arts, alors qu’une pluie drue s’abat sur Lausanne, le public s’est massé en grappes. En pleine lumière, les comédiennes Sendi Bakotić et Lina Akif Vanda Velagić prennent la parole. Elles n’ont pas le poing levé, mais leurs voix saignent d’une même blessure. Avec Spolna vzgoja II : Borba (Éducation sexuelle II : La Lutte), elles fouillent l’histoire du corps féminin en Yougoslavie – ce corps traversé de sang, de désir et de honte, devenu à la fois terrain de domination et lieu de révolte.

Leur récit s’ouvre sur une jeune femme anonyme, enceinte trop tôt, ou une fois de trop. Dans le secret le plus absolu, elle tente d’interrompre sa grossesse en se livrant à des lavements d’eau bouillante, à des décoctions d’herbes, puis, en dernier recours, à l’aiguille ou au cintre. Ces gestes désespérés et sanglants disent toute l’ampleur du silence imposé. Une comédienne reproduit le rituel, le corps se fait théâtre, chair et mémoire. C’est cru, insoutenable, nécessaire.

Deux figures emblématiques de lutte féministe yougoslave 

Face à ces drames, deux figures de la Yougoslavie socialiste décident d’agir. Le gynécologue Franc Novak, témoin des hémorragies de la clandestinité et du désespoir des femmes confrontées à des grossesses non désirées qu’il n’a pas le droit d’aider, milite pour une éducation sexuelle et pour la légalisation de l’avortement. À ses côtés, Vida Tomšič, militante communiste emprisonnée et torturée sous le fascisme, qui deviendra sa femme, incarne la lutte pour l’égalité. Ensemble, ils porteront jusqu’en 1976 la loi qui autorise l’avortement à la demande.

Mais la guerre et l’éclatement du pays en sept nouvelles nations viendront fissurer cet acquis. En Slovénie, le droit à disposer de son corps demeure inscrit dans la Constitution ; en Croatie, il repose sur une loi fragile, minée par les clauses de conscience des médecins. Sur scène, les actrices déroulent ce fil rouge, mêlant archives, récits et fragments biographiques. Borba n’est pas qu’un hommage : c’est un cri intérieur, un devoir de mémoire féministe tout autant qu’universel, un rappel que rien n’est jamais acquis, ni le corps, ni la parole, ni la liberté.

Cure — Histoires de filles
Cure (Filles) du Kolektiv Igralke © Drazen Sokcevic

Le second volet, Cure, plonge dans la mémoire familiale. En croate, cure signifie « filles », un mot issu du verbe curi, « fuir ». Comme le sang qui s’échappe des organes féminins.  Tout le spectacle s’écrit dans ce flux entre générations, entre blessures et transmissions.

Sur un plateau blanc immaculé, quatre femmes dans la trentaine, en robes virginales traditionnelles, interrogent leurs mères et leurs grand-mères. Trois générations, trois manières d’exister. Elles parlent de pudeur et de désir, de honte et de plaisir, de maternité imposée, de coups reçus parfois jusqu’au sang, et aussi d’amour. La rebelle et la timide, celle qui se tait et celle qui brûle : leurs récits s’entrelacent, formant une polyphonie fragile et incandescente.

« Tout a changé en soixante-dix ans, et pourtant rien n’a changé », semble dire le spectacle. Le patriarcat reste en embuscade, circonscrivant dès qu’il le peut la liberté féminine. Entre images d’archives, photos familiales et voix enregistrées, Cure tisse un théâtre de la filiation et du cycle, un document vivant, simple et percutant. Il n’est plus seulement un lieu de parole ou de fiction, mais bien un lieu d’héritage, de lutte contre l’oubli et le conservatisme. 

Un théâtre de chair et de mémoire

Sous la direction de Tjaša Črnigoj, le Kolektiv Igralke signe une œuvre dramatique documentaire profondément humaine, à la fois politique et sensible. Entre archives et confidences, entre passé et présent, ces femmes, drôles, touchantes et puissamment libres, redonnent chair à une histoire qu’il est nécessaire de faire résonner encore et encore. Et surtout, elles rappellent, comme le disait Simone de Beauvoir, que la liberté des femmes ne se conquiert pas une fois pour toutes, mais se rejoue, encore et encore, sur scène comme dans la vie.

Envoyé spécial à Lausanne

Spolna vzgoja II : Borba (Éducation sexuelle II : La Lutte) du Kolektiv Igralke
Tempo Forte – Théâtre de Vidy
4 et 5 octobre 2025
Durée 1h10 

Mise en scène de Tjaša Črnigoj
Avec Sendi Bakotić et Lina Akif Vanda Velagić
Scénographie de Tijana Todorović et Lene Lekše

Costumes de Tijana Todorović
Experte – Maja Vehar
Sélection musicale de Tjaša Črnigoj, Sendi Bakotić, Vanda Velagić
Tijana Todorović & Lene Lekše

Conseillère en discours – Mateja Dermelj
Montage et postproduction de l’enregistrement audio – Jure Vlahovič
 & Silvo Zupančič

Lumière de Tjaša Črnigoj, Igor Remeta, Manca Vukelič
Tijana Todorović & Lene Lekše

Opératrice de surtitrage – Tina Malič

Cure (Filles) du Kolektiv Igralke
Tempo Forte – Théâtre de Vidy
3 au 8 octobre 2025
durée 1h

Mise en scène et dramaturgie de Tjaša Črnigoj
Autrices Sendi Bakotić, Ana Marija Brđanović, Tjaša Črnigoj
Anja Sabol, Tijana Todorović, Vanda Velagić
Co-autrice du concept et design de costumes – Tijana Todorović
Avec Sendi Bakotić/Klara Kovačič, Ana Marija Brđanović/Matea Tkalčević, Anja Sabol & Vanda Velagić
Décor d’Ivan Botički & Tijana Todorović
Vidéo de Mara Prpić
Lumière de Marin Lukanović & Tjaša Črnigoj
Opératrices des surtitres – Tina Malič & Tjaša Črnigoj
Direction technique – Marin Lukanović

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