Un tapis rouge raye le plateau noir dans sa diagonale, de l’avant-scène à jardin jusqu’au lointain à cour. Tout autour, dix corps ont pris place dans l’obscurité. Pas tout à fait immobiles, ils sont encore comme attachés, reliés au sol qui empêche leur volonté de mouvement. Pour Catol Teixeira, la métaphore est pleinement assumée : iel imagine une bouche grand format sans la matérialiser tout à fait. Composée de sa langue et de ses dix dents de lait (BABY TEETH) qui s’apprêtent à tomber, celle-ci est le point d’entrée d’une écriture dramaturgique qui convoque les rapports intimes à la mémoire, aux émotions et aux sensations.
Pour soi, ensemble

Pour ouvrir sa pièce, le chorégraphe d’origine brésilienne fait d’abord le choix de l’individuel. Disséminés et isolés sur l’ensemble du plateau, les interprètes développent avant tout un crescendo personnel, partant du geste infime et répété pour le grandir peu à peu et y trouver une certaine liberté. L’écriture reprend d’office les codes de la danse performative, se cherchant en premier lieu dans l’expression du ressenti. Mais par-delà l’apparent anarchisme de ces dix silhouettes hésitantes se dessine peu à peu une chorégraphie plus structurée. Au cours de sa montée dramaturgique, Catol Teixeira trouve dès lors un équilibre intéressant qui tend vers l’émancipation.
Traversés par différents états, danseuses et danseurs semblent en effet s’élever et s’affranchir de ce socle invisible qui les retenait. Désormais debout, reconnaissant ce même désir de mouvement chez les unes et les autres, un élan collectif et pluriel s’engage alors. Là, au détour d’évolutions toujours essentiellement autonomes, percent quelques gestes partagés, quelques regards échangés, comme l’affirmation d’une nécessité d’avancer pour soi, mais ensemble. Une lecture renforcée par la mise à nu, dans une même image, de corps cis et trans qui paraissent jouer la carte de l’ultra-sexualisation comme pour mieux s’en préserver.
Énergie organique
Rassemblant autour de lui neuf interprètes aux identités fortes et à la présence scénique indéniable, Catol Teixeira ouvre avec BABY TEETH un espace à habiter avec aplomb. Douleurs et jouissances s’y répondent, les muscles tendus et agités de spasmes se laissant traverser d’une sensation à l’autre. Gardant en tête l’allégorie des dents de lait, le chorégraphe mêle donc plaisir et souffrance, au cours d’une pièce qui marque surtout par son besoin de liberté et d’appropriation de l’espace public. Plus que par son point d’entrée qui tient finalement de l’anecdote, celle-ci se révèle particulièrement sensible dans ces corps qui s’expriment sans autre contrainte que les leurs.
À la faveur de toutes les singularités qui en composent l’écriture, le spectacle devient ainsi un manifeste commun, d’où émergent lutte et liesse, jusqu’à l’ambiance sonore proposée en direct par le DJ Chaos Clay. Au service de ce travail d’ensemble, un dialogue constant se met en place entre les vocabulaires chorégraphiques des différents interprètes et donne sa force à cette création. Celle-ci a de toute évidence quelque chose de viscéral et d’organique. Une énergie qu’il convient peut-être encore de resserrer, mais par laquelle passe une fierté contagieuse qu’il fait bon embrasser sans retenue.
Envoyé spécial à Genève
BABY TEETH de Catol Teixeira
Avant-premières à la Comédie de Genève
19 et 20 juin 2026
Durée 1h10
Tournée
11 au 15 novembre 2026 à la Comédie de Genève
18 au 19 novembre 2026 au Théâtre Vidy-Lausanne
Chorégraphié avec et interprété par Auguste de Boursetty, Bast Hippocrat, Catol Teixeira, Carolina Repetto, Collin Cabanis, Iara Izzidoro, Luana Bezarra, Luara Raio, Naline Ferraz, Shereya.
Artistes invité.es : Eduardo Fukushima, Davi Pontes, Wallace Ferreira, Maikon K
Direction artistique – Catol Teixeira
Complice dramaturgique – Catalina Insignares
Conversation artistique / dramaturgie fantôme – Jonas Van
Création sonore – Chaos Clay
Création lumière – Lui L’Abatte
Rigger et Coordination Technique – Léa Vayrou
Accompagnement poétique – Gabriela Perigo
Création des costumes – Barbara Tavares
Assistant costume – Barbara Faccioli
Recherches visuelles – Juana Ferrari



