Valérie Dréville - thésée une nouvelle vie Guy Cassiers - Camille de Tolédo © Chloé Cohen
Valérie Dréville © Chloé Cohen

Valérie Dréville, traverser les voix

Au Théâtre de Vidy Lausanne, la comédienne a créé en avril dernier, Thésée, sa vie nouvelle, adaptation du texte de Camille de Toledo mise en scène par Guy Cassiers. Un spectacle autour de la mémoire familiale et du deuil, avant une tournée qui passera notamment par le Festival d'Avignon. Rencontre avec une actrice pour qui le théâtre reste avant tout une expérience vivante, physique et collective.
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Sous le préau du Théâtre Vidy-Lausanne, Valérie Dréville parle d’une voix claire, posée, modulée de belles intensités. Le regard bleu est précis, attentif. Dans quelques heures, elle sera seule à nouveau au plateau durant près d’une heure et demi, habitée par les images, les vidéos et les archives familiales de Thésée, sa vie nouvelle. Ce spectacle, qu’elle porte viscéralement, s’inscrit dans un parcours construit moins par stratégie de carrière que par une suite de rencontres décisives, de transmissions et de déplacements artistiques.

Histoire(s) de famille
la_mouette de Thekhov - mise en scène de Thomas Ostermeier  © Arno Declair
La Mouette d’Anton Tchekhov, mise en scène de Thomas Ostermeier © Arno Declair

Le théâtre arrive très tôt, avant même l’idée d’en faire un métier. Son père était cinéaste, sa mère actrice, mais tous deux avaient abandonné leur art quand elle était enfant. Les photographies prennent alors toute la place. Des clichés de tournages, des images de théâtre, des instants volés en coulisses. « C’était comme une sorte de légende que je me fabriquais dans ma tête. » Ces images et les récits qu’on lui faisait ont nourri son imaginaire d’enfant, comme un phare très réel dans sa jeune existence.

À l’adolescence, une crise sévère d’anorexie interrompt tout. Après un séjour à l’hôpital, une seule certitude s’impose, elle ne retournera pas à l’école. « Il me fallait une vie nouvelle, dit-elle aujourd’hui, les mots mêmes du titre du spectacle qu’elle joue ce soir. » À seize ans, elle annonce à ses parents qu’elle part à Paris faire le métier d’actrice. Trop jeune pour les écoles nationales, elle travaille d’abord, enchaîne les rôles au cinéma et à la télévision pendant un peu plus de quatre ans. Puis le besoin d’apprendre et de se former s’impose.

Antoine Vitez, Claude Régy : les fondations

Un acteur, Redjep Mitrovitsa, croisé durant ses premières années parisiennes, lui parle d’un lieu au quai de la Gare, dans le 13e arrondissement, où travaillent des gens formidables, une constellation qui gravite autour de l’école de Chaillot et d’Antoine Vitez. Valérie Dréville tente le concours, le réussit et entre à l’école. Ce sera pour la jeune femme « un très grand choc ». La rencontre avec Vitez devient le socle même de son métier. « C’est là que j’ai commencé véritablement à apprendre mon métier. »

De ces années au côté de cette figure du théâtre français du XXᵉ siècle, la comédienne en herbe retient la confiance qu’il donnait aux acteurs, une confiance absolue, non négociée. Le metteur en scène lui confie à vingt-trois ans le rôle de Clytemnestre dans Électre, la mère de l’héroïne, un rôle loin d’elle en tous points. « Je n’avais pas l’âge, je n’avais pas la maturité, je n’avais rien. » Antoine Vitez avait pourtant une idée précise, que la mère qui vit le bonheur dans le crime paraît plus jeune que sa fille qui crie l’injustice depuis vingt ans.

Cette cohérence rendait possible le dépassement. « Grâce à sa confiance, l’engagement qu’il mettait pour me soutenir, j’ai pu dépasser mes limites. » Elle garde intact le souvenir de ces moments où elle n’avait aucun autre désir que d’être là, à l’entendre parler, sans vouloir que ça ne s’arrête jamais. « C’est, je crois, ce qu’on appelle être nourri. »

Médée-Matériau de Heiner Müller, mise en scène d'Anatoli Vassiliev © Jean-Louis Fernandez
Médée-Matériau de Heiner Müller, mise en scène d’Anatoli Vassiliev © Jean-Louis Fernandez

Poète, écrivain, dramaturge, intellectuel, homme engagé politiquement, Antoine Vitez élargissait toujours le champ de vision. Il disait que tout pouvait se jouer, même le vieillard qu’on n’est pas, parce que dans l’expérience humaine, il y a tout, même chez un enfant. Avec lui, Valérie Dréville joue aussi dans Le Soulier de satin« une expérience incroyable », le voyage par excellence.

Après l’école de Chaillot, direction le Conservatoire. En deuxième année, la rencontre avec Claude Régy s’avère tout aussi capitale. Ce que le metteur en scène lui a apporté, la comédienne le réalise encore au fur et à mesure.  « Ce n’est pas quelque chose de définitif, parce que c’est vivant. » On ne sait pas ce dont on hérite, ça se révèle, ça vient se croiser avec d’autres moments, ça se constitue « comme une sorte d’architecture. » De l’homme de théâtre, elle retient surtout cette nécessité de faire entendre et d’appréhender l’invisible, de le « corporiser », de l’émettre. Une orientation qui traverse encore son travail aujourd’hui.

Moscou, et la continuité impossible

Valérie Dréville rejoint la Comédie-Française en 1988, peu après qu’Antoine Vitez fut nommé administrateur. Quand il meurt brutalement, emporté par une rupture d’anévrisme en 1990, elle se retrouve perdue. « Je ne savais pas du tout ce que je faisais là, je ne savais pas ce que j’allais faire de ma vie. » C’est dans cet état qu’elle fait la connaissance d’Anatoli Vassiliev, venu à la demande d’Antoine Vitez, monter Le Bal masqué de Lermontov sur cette même scène.  La coïncidence tient presque du destin. « C’était fou. En plus, ils avaient les mêmes initiales. » Dans ce signe, elle perçoit une forme de continuité possible.

Par ailleurs, le metteur en scène avait été formé par Tania Balashova, elle-même héritière de la tradition de Stanislavski. Sans l’appliquer à la lettre, il en transmettait l’éthique profonde, cette manière d’habiter un rôle de l’intérieur, par le corps autant que par la pensée. Le spectacle scandalise une partie du public de la Comédie-Française, peu habitué à de telles formes. Pour Valérie Dréville, une évidence s’ouvre, celle de recevoir un enseignement qu’elle n’a pas encore reçu, celui de l’école russe. Elle quitte la troupe et part à Moscou.

De 1993 aux années 2005, les allers-retours entre la France et la Russie ne cesseront pas. De ces années naîtront deux livres, l’un Face à Médée: Journal de répétition, l’autre, L’Art du débutant, sur l’expérience plus générale du travail de comédien et comédienne. « Je voulais saisir tout ce que moi-même je ne contrôle pas, que je ne maîtrise pas à cent pour cent. »

Le théâtre comme transmission
Tirésias de Kae Tempest (sélection de poèmes tirés du recueil Hold your own aux éditions Johnson & Alcock). mise en scène de Guy Cassiers. Valérie Dreville © Simon Gosselin
Tirésias de Kae Tempest, mise en scène de Guy Cassiers © Simon Gosselin

La transmission revient souvent dans la conversation. Valérie Dréville enseigne au Conservatoire, anime des stages, non pour fixer une théorie mais pour partager une expérience concrète. « Si on reçoit quelque chose de fort, on ne peut pas le garder pour soi. Cela ne vous appartient pas. C’est passé à travers vous, mais ça doit continuer. » Avec une pointe de malice, elle ajoute que ce qu’elle a appris, elle le voit davantage sur le corps des jeunes acteurs avec qui elle travaille que lorsque c’est elle qui joue. « C’est normal, c’est parce que c’est laltérité. »

Dans sa pratique et sa construction en tant qu’actrice, elle se considère toujours en apprentissage. « Un acteur ne peut pas être un électron libre, dit-elle, il a besoin de savoir d’où il vient, de s’attacher à une mémoire, à des figures, à des événements. » Des spectacles qu’elle n’a jamais vus font tout autant partie de son histoire que ceux qu’elle a traversés de l’intérieur. Le Prince Constant de Grotowski avec le comédien polonais Ryszard Cieslak, les pièces de Tadeusz Kantor, elle ne les a pas vues mais quelqu’un les lui a racontées, transmises et elles ont agi.  » Et s’il n’y a personne pour les transmettre, comment fait-on ? C’est les récits, c’est la légende du théâtre.  » Et le corps en est le vecteur autant que les mots.

Le corps autant que l’intellect

Pour Valérie Dréville, le jeu ne passe jamais uniquement par l’intellect. « Si vous êtes bien sur un plateau, c’est le corps qui a trouvé le bon chemin. » Une conviction nourrie par d’autres rencontres qui ont jalonné sa carrière. Avec Romeo Castellucci d’abord, pour Schwanengesang D744, créé à Avignon pour la dernière édition d’Hortense Archambault et de Vincent Baudriller. Un spectacle qu’elle tourne depuis plus de dix ans. « Je l’aime énormément », dit-elle, une autre façon d’habiter le plateau et de repousser les limites de ce que le théâtre peut faire au corps et à la pensée.

Avec Thomas Ostermeier ensuite, avec qui elle crée deux spectacles, Les Revenants d’Ibsen et La Mouette de Tchekhov, et la surprise de retrouver chez lui beaucoup de choses de l’école russe. « C’est la même source, transmise différemment, avec une autre atmosphère, d’autres pratiques, des angles de vue différents. » Une tradition qui se développe, se ramifie, et se reconnaît dans ses variations autant que dans ses constantes.

Mais c’est Krystian Lupa qui occupe une place à part, une présence quotidienne presque. Deux stages et un spectacle avec lui, et un apport qu’elle dit « inestimable », de plus en plus clairement au fil du temps. « À chaque fois que j’ai un souci, des doutes, des angoisses, je vais le voir. Pas physiquement parce qu’il n’est pas là, mais je reprends mes notes, je reprends contact avec sa pensée. » Jérôme Bel a compté aussi, sur le corps, sur la présence. Et plus récemment Nacera Belaza« très, très importante rencontre », dit-elle, avec une insistance qui dit tout.

Entrer dans Thésée
Thésée, une nouvelle vie de Camille de Tolèdo, mise en scène de Guy Cassiers © Claudia Ndebele
Thésée, une nouvelle vie de Camille de Tolèdo, mise en scène de Guy Cassiers © Claudia Ndebele

Aujourd’hui, elle incarne Thésée, un projet qui naît d’une lecture. Le livre de Camille de Toledo touche Valérie Dréville immédiatement, sa langue d’abord, très orale, et puis « la densité de l’invisible » qui le traverse, ce Thésée comme caisse de résonance, comme corps-mémoire à travers lequel parlent d’autres êtres dans une transformation perpétuelle. Le livre suit un homme confronté au suicide de son frère et à l’histoire enfouie de sa famille, une enquête intime où les morts, les silences et les secrets circulent d’une génération à l’autre. « Le passé n’est jamais passé. On croit qu’il est passé, mais il n’est pas passé. »

L’adaptation se construit avec Guy Cassiers, rencontré sur la création de Tirésias. Valérie Dréville parle de lui avec une tendresse manifeste, un homme qui ne s’énerve jamais mais reste ultra exigeant, qui demande beaucoup avec une douceur tout le temps égale. « À l’âge où j’en suis maintenant, ça me convient totalement. Pour dépasser ses limites, il faut vraiment un calme souverain. » Pendant deux ans, chacun travaille de son côté, des rencontres régulières permettent de confronter les travaux. La structure des huit chapitres du livre est conservée, avec des coupes opérées à l’intérieur.

Le sol d’archives

Sur scène, les images occupent une place centrale. Camille de Toledo a transmis à l’équipe ses archives familiales, les fameux trois cartons dont il s’était servi pour écrire le livre. Venu à Vidy un an et demi plus tôt, il a tout montré puis tout cédé pour le spectacle, racontant qu’à Berlin, ces cartons renversés sur le sol étaient devenus son lit, son lieu de vie. Les photos comme des murs entre lesquels il se cognait. 

De là est née l’idée du sol d’archives. « Les photos sont des preuves », dit Valérie Dréville. Des pièces à conviction que Toledo scrute dans son livre, cherchant ce qui ment, ce qui cache la vérité ou au contraire la révèle. La question qui ouvre l’enquête est vertigineuse, qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? Ni pure liberté du suicide, ni pur déterminisme, mais un réseau, un enchevêtrement de circonstances venues du passé, des morts cachés dans la famille qui pèsent sur le destin des descendants.

Le dispositif technique est lui aussi très précis, caméras en direct, projections, vidéos préenregistrées, montage invisible entre les deux. La comédienne dispose d’une partition rigoureuse de positions et de mouvements pour que tout fonctionne derrière elle, sans voir les images diffusées. Un travail à l’aveugle qu’elle décrit pourtant comme un espace de liberté. « S’il n’y a pas de contraintes, on ne trouve pas la liberté. »

Jouer avec le public
Thésée, une nouvelle vie de Camille de Tolèdo, mise en scène de Guy Cassiers
Thésée, une nouvelle vie de Camille de Tolèdo, mise en scène de Guy Cassiers © Claudia Ndebele

À soixante-deux ans, Valérie Dréville continue de chercher des projets qui la déplacent. « Si je ne vis pas quelque chose qui m’oblige à faire quelque chose que je n’ai jamais fait, je considère que ce n’est pas du théâtre. » Le spectacle reste un travail toujours en mouvement, y compris pendant les représentations. Avant chaque soir, le texte est repris, certaines zones retravaillées. « Il n’y a pas tellement de différence entre les répétitions et les représentations, sauf la présence du public. »

Et cette présence change tout. Le public fonctionne comme une caisse de résonance qui révèle ce qui est en train de se faire, à la fois une bataille et une aide. Il tousse, arrive en retard, sort. Mais il rêve aussi, pense, s’émeut, est vivant. « Je ne joue pas devant lui, je joue avec lui. » Une phrase qui résume sans doute le plus justement sa manière d’envisager le théâtre, un espace partagé, fragile, où quelque chose continue de se chercher en direct

Envoyé spécial à Lausanne

Thésée, sa vie nouvelle d’après le roman de Camille de Toledo
Tempo Forte
Théâtre Vdi-Lausanne
du 23 avril Au 3mai 2026
durée 1H30 

Tournée
22 au 24 mai 2026 au Théâtre Dijon-Bourgogne, dans le cadre de Théâtre en mai
28 et 29 mai 2026 au TANDEM, Scène nationale Arras-Douai
12 au 24 juillet 2026 au Festival d’Avignon

Conception et mise en scène de Valérie Dréville & Guy Cassiers, assistés de Tristan Pannatier
Avec Valérie Dréville
Vidéo de Bram Delafonteyne
Son de Jeroen Kenens
Lumière de Zélie Champeau
Collaboration artistique de Benoît de Leersnyder
Regard extérieur de Blandine Savetier
Accessoires, costume et construction du décor – Ateliers du Théâtre Vidy-Lausanne
Régie générale de Guillaume Zemor ; régie vidéo Nicolas Gerlier Sebastian Hefti & Sébastien-Philippe Sozedde (en alternance) ; régie lumière Matthias Schnyder & Cassandre Colliard (en alternance) ; Régie son de Marc Pieussergues & Charlotte Constant (en alternance)

Bande-annonce de Thésée, sa nouvelle vie d’après le roman de Camille de Toledo, conception et mise en scène de Valérie Dréville et Guy Cassiers © Théâtre Vidy-Lausanne

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