Regard clair, voix calme, allure affûtée, Julien Mercier dégage une forme de sérénité, une force tranquille qui ne demande qu’à s’embraser une fois sur scène. Après plus d’un an de tournée, il revient à Paris au Théâtre Libre, pour plus d’une cinquantaine de représentations, avec Tutu, pièce qui l’a vu grandir autant qu’elle l’a façonnée. Sous cette surface paisible, une énergie vive affleure dès qu’il évoque la scène. Autour d’un thé, il parle de sa vie entre Paris et Toulouse, d’une année passée sur les routes tout en replongeant dans ses souvenirs d’enfant.

À cinq ou sept ans et trop d’énergie à canaliser, sa mère est déterminée à lui trouver une activité où il s’épanouira. « À Saint-Amand, où j’ai grandi, il y avait une très bonne école de judo. Logiquement, elle a voulu m’y inscrire. Mais devant mon manque de motivation, elle a laissé tomber. On a cherché autre chose. La danse s’est imposée presque naturellement. » Seul garçon de sa classe, il s’y sent pourtant immédiatement chez lui. Les cours lui deviennent familiers, presque nécessaires. Jusqu’aux moqueries, cruelles à cet âge où l’on quitte l’enfance, qui le poussent à arrêter vers neuf ans.
Retour à ses premières amours
Le souffle revient au lycée lorsqu’une ancienne camarade de l’école de danse lui propose de reprendre les cours. Il accepte sans réfléchir. Dans sa chambre, il écoute de la musique, invente des pas ou rejoue ceux qu’il voit à la télévision. Un soir, une pièce de Philippe Decouflé lui coupe le souffle. Il quitte la salle avec la conviction que la danse peut devenir un métier et que son chemin vient de s’éclairer. Un solo interprété par Kader Belarbi et écrit par Michel Kelemenis, ainsi qu’un autre dansé par Marie-Claude Pietragalla et imaginé par Carolyn Carlson, renforcent ce désir et agissent comme autant de révélations.

Après le bac, il cherche une formation sérieuse, qui lui permettra de transformer ce rêve, cette envie, en réalité. Plusieurs pistes s’offrent à lui, mais il finit par choisir l’école de Rosella Hightower à Cannes, qui lui offre la possibilité de s’entraîner quotidiennement pendant deux années de formation intensive, puis deux autres au Jeune Ballet de la compagnie associée. Les souvenirs de cette époque demeurent précis. Il y a tout d’abord sa première professeure qui lui offre un espace où tenter, comprendre, recommencer. Puis Rosella Hightower, déjà âgée, mais toujours ardente, lui montre un porté en grimpant elle-même sur son épaule. « Ce geste inattendu autant que direct reste gravé dans ma mémoire, car il résume ce que signifie la transmission. » C’est cette manière d’apprendre exigeante et sans détours qui le structure durablement.
Des repères qui façonnent une pratique
D’autres figures emblématiques de la danse contemporaine marquent son parcours. Les master-classes de Carolyn Carlson lui ouvrent une approche plus libre et plus ample du mouvement, presque méditative. La méthode d’Angelin Preljocaj l’impressionne par sa rigueur, cette manière de ciseler le geste jusqu’à en révéler l’essentiel. Il en parle avec admiration. « Sa précision crée une clarté telle que chaque interprète comprend aussitôt l’intention. On sent le geste avant même de l’exécuter. » Puis vient Donald McKayle, un danseur et chorégraphe afro-américain. Julien Moreau a notamment la chance d’interpréter Rainbow Around My Shoulder, pièce emblématique. « Je le revois en studio. Un monsieur de quatre-vingts ans, assis, qui observe tout, profondément impliqué dans la transmission de la danse moderne. » Pour lui, cette période représente autant un apprentissage technique qu’un plongeon dans une histoire vivante de la danse.

Son envie de créer à son tour est ancienne. Enfant, il inventait déjà de petits spectacles qu’il présentait à sa mère. Aujourd’hui, il glisse peu à peu vers l’écriture chorégraphique, convaincu qu’il est temps de transformer son expérience d’interprète en une voix plus personnelle. « Un danseur apprend à trouver son espace dans ce qui lui est imposé, alors qu’un chorégraphe doit structurer une liberté première pour tracer un axe clair. Ce sont deux endroits de la création différents autant que complémentaires » Il se reconnaît surtout dans la danse moderne, un langage assez défini pour accueillir ses influences multiples sans s’enfermer.
Tutu, un spectacle qui dure, s’exporte et une rencontre décisive
Lorsque Julien Mercier évoque Tutu, qu’il danse depuis plus de onze ans, il parle d’abord de la rencontre avec Philippe Lafeuille. Le chorégraphe cherchait des interprètes capables de naviguer entre danse, théâtre, burlesque et virtuosité technique. L’alchimie a été immédiate. Tutu n’est pas seulement un spectacle, mais une aventure humaine qui a résisté au temps. « Philippe a su révéler des zones de jeu que je n’avais jamais explorées. Il m’a ouvert une liberté que je ne soupçonnais pas. »
Le spectacle a dépassé les cinq cent représentations (j’ai un doute) sans grandes structures ni subventions. Une longévité rare dans le privé. « Seul Maurice Béjart et son ballet étaient capables de ce genre d’exploit. En tout cas, c’est à ce jour, pour moi, ma plus longue aventure » Mais ce qui touche Julien Mercier, c’est la manière dont Tutu rassemble toutes les disciplines qu’il a traversées.

Sous son apparence légère, la technicité est réelle, parfois redoutable. Son solo aérien, par exemple, vient directement de son passage par le cirque. Et il apprécie la distance joyeuse que la pièce instaure avec un milieu parfois trop sérieux. « Ce spectacle me rappelle que la danse peut être profonde sans se prendre au sérieux. Ce mélange-là, je ne m’en lasse pas. »
Les longues séries fatiguent parfois, mais le public balaye la lassitude. Le rire agit comme un moteur. Dans tous les pays où la troupe tourne — Taïwan, Canada, Royaume-Uni —, les réactions se ressemblent. « L’humour du corps passe partout, peu importe la langue. C’est magique. »
Une suite déjà en mouvement
Depuis la pandémie, Tutu voyage davantage. Julien Mercier en retire une profonde satisfaction. Emmener un spectacle français à l’étranger prolonge pour lui des années de travail, de fidélité et d’endurance. Parallèlement, il développe son activité d’enseignant, animé par le désir de transmettre ce qu’il a reçu, notamment de la part d’artistes qui disparaissent peu à peu. La chorégraphie prend aussi une place grandissante. « Tout ce que j’ai appris, je sens qu’il faut désormais que je le transforme en quelque chose de plus personnel. C’est le moment de l’écrire. »
Il revient enfin sur son expérience dans Mamma Mia, qui l’a amené à aborder la danse sous un angle plus théâtral. Là, il découvre une précision d’interprétation éloignée des clichés souvent associés à la comédie musicale. Cette immersion l’a poussé à interroger autrement le lien entre geste et expression.
À quarante-cinq ans, il avance en prenant en compte la réalité physique du métier. Il sait, sans nostalgie, qu’il s’éloignera un jour des formats les plus exigeants, mais reste stimulé par l’idée de collaborer avec de nouveaux chorégraphes et de développer ses propres projets. Pour l’heure, Tutu poursuit sa route et lui offre encore un terrain de jeu passionnant et populaire où derrière le rire, la danse touche juste !
Tutu, des Chicos Mambos
Spectacle vu en novembre 2014 à Bobino
Tournée
Théâtre Libre – Paris
Reprise du 16 octobre 2025 au 11 janvier 2025
Durée 1h15
Chorégraphie de Philippe Lafeuille