L’image tient de l’émerveillement. Dans la fumée, tandis que Louis Bonard s’est installé au piano, des lumières colorées balaient la scène et le public. Leur reflet, renvoyé par toute une série d’installations plastiques façon mobiles de Calder, diffusent dans la salle un kaléidoscope hypnotique et d’une beauté candide. Au loin, une créature vêtue d’un manteau scintillant comme une boule à facette s’avance. Le visage tiré dans l’extrême des expressions, le corps se dépliant lentement, Anne Delahaye semble traversée de tout ce qu’elle ne dit pas encore.
Elle est Sam et s’apprête à rejoindre, dans son parcours vers l’avant-scène, son acolyte d’un jour, Théo. Ils se sont rencontrés il y a peu, dans des circonstances qui ne revêtent aucune forme d’importance. Ce qui les lie est en revanche plus fort. Dans leur relation peut-être éphémère, l’un et l’autre se sentent soudain libres de s’exprimer, de se raconter, de se confier. Sans honte et sans crainte, les mots des adultes qu’ils sont font alors écho aux maux des enfants qu’ils étaient.
Vivre avec

Sous couvert d’une conversation aux apparences banales, Claire Dessimoz conçoit un espace dédié aux souvenirs. Dans son esthétique – signée Florian Leduc – comme dans son écriture, la chorégraphe n’hésite pas à faire des allers-retours entre un univers enfantin et une réalité très ancrée dans le monde réel. Elle crée ainsi une zone floue dans laquelle tout se mélange, ouvrant une profonde réflexion sur les traces laissées dans nos vies par nos traumatismes d’enfants.
Si certains prêtent à sourire et tiennent effectivement du jeu et de l’humour dans le traitement qui en est fait, d’autres s’imposent sans effort dans le silence qu’ils convoquent. Après l’aspect naïf et innocent qui marquait la première image, Les choses graves se reçoivent soudain avec une grande sensibilité. Dès lors, difficile de se contenter de sourire avec légèreté, lorsqu’à tout moment celle-ci peut se voir mise à mal par une nouvelle révélation. Pour autant, Sam et Théo, comme probablement un grand nombre des spectateurs, ont appris à vivre avec ces souvenirs ou à les surpasser, tout douloureux soient-ils.
Douceur de soi

C’est précisément ce qui marque le binôme formé par Anne Delahaye et Louis Bonard, qui ont respectivement trouvé dans la danse et le piano une forme d’émancipation. Mais là encore, Claire Dessimoz n’en fait pas la morale d’une fable. Comme pour chaque tableau, l’artiste conçoit une dramaturgie latente en abordant ses deux personnages avec une grande tendresse. C’est dans leur rapport – à eux-mêmes autant qu’à l’autre – que leurs portraits se dessinent progressivement.
Sur ce chemin du sensible, la chorégraphe peut d’ailleurs se permettre de se tenir à distance de tout réalisme. Sa pièce prend vie dans une brume abstraite, où tout pourrait être aussi vrai que faux. Si les règlements de compte y semblent inévitables, les rêves y ont également toute leur place. C’est sur cette dernière liberté, d’une douceur sans naïveté, que Les choses graves finissent par s’estomper.
Envoyé spécial à Lausanne
Les choses graves de Claire Dessimoz
Théâtre Vidy-Lausanne
Du 26 novembre au 7 décembre 2025
Durée 1h.
Tournée
28 janvier au 1er février 2026 au Pavillon ADC, Genève
Concept et chorégraphie : Claire Dessimoz
Performance, collaboration artistique : Anne Delahaye, Louis Bonard
Collaboration et dramaturgie : Roberta Alberico
Lumière, scénographie : Florian Leduc
Création sonore : Emma Souharce
Régie : Redwan Reys
Costumes : Safia Semlali
Photos et trailer : Anouk Maupu, Roberta Alberico
Regard extérieur : Anouk Werro
Avec la contribution de toutes les personnes ayant confié leurs souvenirs pour l’écriture du texte du spectacle, ainsi que de Valentine Paley, Valerio Scamuffa, Christophe Jaquet