Un ticket ne suffit pas. Pour pénétrer au cœur du Santa Park d’Ambre Kahan, il faut accepter de laisser sérieux et certitudes au vestiaire. Après avoir frappé trois coups, par petits groupes, les spectateurs s’enfoncent dans la pénombre de ce parc d’attractions abandonné depuis longtemps. Les enfants, Hécate (Élise Martin) et Arthur (Hicham Boutahar), accueillent, guident, assignent une place à chacun. Sans dire mot ou presque, leurs regards suffisent. Attachez vos ceintures, calez-vous dans vos sièges. Les sensations sont garanties.

Le voyage peut commencer, quelque part entre rêve et cauchemar. Le rouge tamisé des spots laisse place à l’obscurité. Dans ce noir ténébreux, un néon vert clignote. Un homme s’avance, le visage étrangement couvert de pansements. Le débit est lent, suspendu. Gardien (Tristan Rothhut) est entre deux mondes. Dans le coma après un accident, son âme erre, inquiète pour les enfants qu’il a laissés seuls dans sa maison toute tordue en lisière du parc.
Un parc d’attractions pour l’au-delà
L’image convoque aussitôt un imaginaire cinématographique nourri des films de genre. Santa Park en emprunte les codes. Les clairs-obscurs et les lumières stroboscopiques imaginés par Léa Maris inquiètent, les êtres vivants prennent l’allure d’étranges jouets, les figures monstrueuses viennent hanter l’espace. Pourtant, ici, on joue avant tout à se faire peur. Les créatures surgissent sans jamais écraser, les frissons se teintent d’humour. Le parc d’attractions abandonné devient alors un terrain de jeu où l’effroi se désamorce à mesure qu’il apparaît.
Aidé de Pépé (George Cizeron), sorte d’ange noir, de diablotin facétieux, Gardien revient hanter les lieux pour faire ses adieux à ceux dont il avait la charge. Hécate, ingénue et savante, Arthur, gentiment benêt. La vie semble reprendre son cours, malgré tout. Toutefois, la mort rôde, impertinente, drôle même. Elle n’effraie pas. Elle accompagne. L’un vers la lumière, les autres vers le travail du deuil.
Apprivoiser la peur
Dans un décor qui évoque autant La Quatrième Dimension qu’un imaginaire à la Harry Potter, la vie s’écoule insouciante entre jeux, goûters et fêtes improvisées. L’amusement est le maître mot de ce royaume fragile, suspendu entre vie et mort. Avec une belle intelligence du plateau, Ambre Kahan donne corps à ce parc irréel. Elle puise dans des lectures et des visions fondatrices. Samuel Beckett, Sylvia Plath, J. D. Salinger, Miyazaki, Deleuze nourrissent la fable qu’elle a composée avec son dramaturge Tristan Rothhut et ses comédiens. De ce tissage naît un récit intemporel qui interroge en filigrane notre rapport à la mort. Celui, frontal et lucide, des enfants, et celui, plus compliqué et complexe, des adultes.

Mêlant fiction fantasmagorique et conte, la metteuse en scène mène tambour battant ses comédiens — excellents — et donne à voir un monde profondément humain. Si la fin se cherche encore, Ambre Kahan assume un kitsch savoureux dans lequel le public, quel que soit son âge, prend plaisir à plonger. Avec Santa Park, se faire peur devient un jeu nécessaire, et la mort n’est plus un adieu douloureux mais un passage vers ailleurs.
Envoyé spécial à Lyon
Santa Park d’Ambre Kahan
Les Célestins – Théâtre de Lyon
du 16 au 27 décembre 2025
durée 1h30
Tournée
8 au 10 janvier 2026 à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy
21 au 23 janvier 2026 à la Comédie de Valence – théâtre de ville
27 au 28 janvier 2026 au Théâtre de Nîmes
4 au 6 février 2026 au ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie
12 au 15 mars 2026 au Théâtre de la Ville – Paris
Conception d’Ambre Kahan
avec Hicham Boutahar, George Cizeron, Élise Martin, Tristan Rothhut
Dramaturgie de Tristan Rothhut
Assistanat à la mise en scène – Romain Tamisier
Collaboration visuelle – Louise Digard
Lumière de Léa Maris
Création musicale et son d’Orane Duclos
Construction et conception du décor de Jean-Luc Malavasi
Peinture de Marine Antoine
Masques et marionnettes – Louise Digard, avec le soutien de l’atelier Costume des Célestins
Wtagiaire costumes et technique – Naïma Valiente
Régie générale de Jean‑Luc Malavasi & régie lumière Gaëlle Courcier, Anthony Lampin