© Laure Vasconi

Ambre Kahan ouvre les portes de son Santa Park

À quelques jours de la première, mardi 16 décembre, la metteuse en scène avignonnaise partage les ultimes répétitions de sa nouvelle création jeune public. Un spectacle à la lisière du conte et du théâtre tout public. Rencontre.
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Quand on pénètre en Célestine, la salle est plongée dans la pénombre. Au plateau, un seul point de lumière en ligne de mire : un vieux panneau en néon vert, comme ceux que l’on voit sur les routes américaines pour annoncer quelque motel miteux. Il signale l’entrée du Santa Park. L’image convoque aussitôt un imaginaire cinématographique emprunté aux films de genre. On est projeté dans un univers sombre, presque inquiétant, où l’on joue pourtant avant tout à se faire peur. Monstres et créatures étranges peuplent ce parc d’attractions abandonné depuis longtemps.

Une œuvre collective
Photo de répétition © Léa Thuong-Soo / Les Célestins – Théâtre de Lyon

Dans la dernière ligne droite avant la première, Ambre Kahan observe, ajuste, relance. Le projet, mûri depuis plusieurs années, arrive enfin à destination. « Cela fait bien trois ou quatre ans qu’on y pense. Ce n’est pas quelque chose sorti de nulle part », rappelle-t-elle. Santa Park est né d’un désir collectif, d’une envie de troupe avant même l’idée d’un sujet. « À l’origine, il y avait surtout le désir de travailler ensemble », précise-t-elle, évoquant Hicham Boutahar, George Cizeron, Élise Martin, rencontrés à la Croix-Rousse lors d’ateliers, et Tristan Rothhut, camarade de promotion au TNB, aujourd’hui au plateau et dramaturge du projet.

Les premières pierres du spectacle se posent loin du plateau, lors d’un séjour en Bourgogne. Trois jours passés ensemble, à marcher en forêt, à parler d’enfance. « La question de s’attaquer à tout public est apparue très naturellement », raconte Ambre Kahan. Elle sourit en admettant avoir « un peu pris l’équipe au piège ». Son désir de création jeune public était déjà là, mais il fallait qu’il devienne partagé. « C’est essentiel pour moi de varier les publics, d’aller chercher le terreau de nos futurs spectateurs et spectatrices. »

Un parc d’attractions abandonné

Le plateau donne immédiatement la mesure de cette ambition collective. Dense, habité, presque saturé d’objets, il renvoie sans cesse à des images fantasmagoriques ou horrifiques issues de l’inconscient collectif. Sous le panneau de néons, à Cour, une maison aux faux airs de celle d’Hagrid dans Harry Potter avale la moitié de la scène. Cabane tordue, refuge improbable, elle est celle du gardien d’un parc fermé depuis longtemps. Un lieu abandonné, mais encore chargé de présences.

Ambre Kahan revendique ce besoin d’un espace très incarné. « J’ai besoin d’un espace pour me projeter. La cabane, le panneau, étaient là dès le début. On a répété dans le décor comme avec un personnage à part entière. » Le décor modulable agit, respire, influe sur le jeu.

Le décor comme un cinquième personnage
Photo de répétition © Léa Thuong-Soo / Les Célestins – Théâtre de Lyon

Avec le scénographe Jean-Luc Malavasi et Louise Digard, à la collaboration visuelle, les créatures prennent forme à partir d’un travail intime mené avec les acteurs. « Je leur ai envoyé un long questionnaire sur leurs monstres, leurs figures intérieures », explique la metteuse en scène. De ces récits émergent des figures hybrides, parfois inquiétantes, souvent drôles, toujours ambivalentes. Hécate, l’inventrice au visage brûlé, Pépé, Arthur et Gardien surgissent comme des fragments de mémoire et de rêve.

Les objets racontent eux aussi cette fabrique collective. Une tronçonneuse évoquant Freddy voisine avec un crâne. Un vieux frigo devient penderie. Une pendule fatiguée côtoie une table en formica sur laquelle repose un grimoire. Une valise se transforme en lit de camp. Tout semble récupéré, rafistolé, trouvé par hasard. Pourtant, rien n’est laissé au hasard.

Dans cet espace, quatre garnements prennent possession des lieux. Ils donnent corps à leurs peurs, les retournent, s’en amusent. Ils s’autorisent à effrayer un peu les enfants, juste ce qu’il faut, et à réveiller chez les adultes une mémoire enfouie. Le spectacle avance sur un fil délicat. « Il y avait le plaisir de la transgression, assume Ambre Kahan, et l’envie de me confronter à un genre précis, avec ses codes, qui oblige à tenir une ligne. »

Au plus près du plateau

Pendant les répétitions, la metteuse en scène ne cesse d’arpenter l’espace. Elle passe du premier rang au plateau, des coulisses à la salle. Elle rejoint les comédiens, glisse une indication, ajuste un souffle, un déplacement. Tout est réglé avec précision. Malgré tout, certains moments restent volontairement ouverts, afin de laisser libre cours à certaines improvisations bien cadrées.

L’atmosphère est joyeuse, détendue, presque euphorique. On rit beaucoup. Une manière de désamorcer la tension des derniers jours, de retrouver le plaisir du jeu. La légèreté n’empêche pas la vigilance. Chaque lumière (Léa Maris), chaque son (Orane Duclos), chaque mouvement est réglé avec précision. Rien n’est laissé au hasard, même lorsque tout donne l’impression de l’être.

Faire place à la mort, sans la taire
Photo de répétition © Léa Thuong-Soo / Les Célestins – Théâtre de Lyon

Sous ses dehors ludiques, Santa Park affronte une question vertigineuse, celle de la mort. « Je la trouve fondamentale pour les enfants », affirme Ambre Kahan. Une conviction nourrie par une expérience intime et collective : le suicide du directeur de l’école de ses filles à l’hiver 2021. « Sa mort a été une déflagration. Comment raconter ça aux enfants ? On était tous très démunis. »

Face au silence et à l’embarras des adultes, les enfants trouvent leurs propres mots. « Leur imaginaire m’a bouleversée. Il y avait beaucoup de poésie, une forme de spiritualité intuitive », confie-t-elle. De là naît le cœur du spectacle. Quel langage inventer pour parler de la mort avec des enfants, sans la taire, sans l’écraser ?

Une écriture plurielle

L’écriture naît d’un va-et-vient permanent entre le plateau et la page. Ambre Kahan parle plutôt de conception. Improvisations et séquences très écrites se frottent, se déplacent, se reprennent, parfois pendant des semaines. Avec Tristan Rothhut et son assistant Romain Tamisier, elle affine sans relâche, corrige, réécrit. « Ensemble, nous n’avons pas cessé de retravailler la matière », dit-elle. Les références affluent, de Samuel Beckett à Sylvia Plath, de J. D. Salinger à Hayao Miyazaki, en passant par la philosophie, les fêtes foraines abandonnées et la photographie de Diane Arbus. « Je ne voulais pas me dire qu’on vise le jeune public. Il me tenait à cœur qu’il y ait tous les niveaux de langage, sans se censurer. »

L’après-midi est consacrée aux raccords, pour préparer le filage du soir. Une ombre se corrige, un geste se ralentit, une apparition se décale d’une seconde. Derrière l’enseigne clignotante de Santa Park, ce n’est pas un simple parc d’attractions qui se révèle, mais un lieu fragile et nécessaire. Un espace collectif, façonné par une équipe soudée, où la peur devient partageable et où l’on apprend, ensemble, à regarder l’obscurité sans s’y perdre.

Envoyé spécial à Lyon

Santa Park d’Ambre Kahan
Les Célestins – Théâtre de Lyon
du 16 au 27 décembre 2025
durée 1h30

Tournée
8 au 10 janvier 2026 à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy
21 au 23 janvier 2026 à la Comédie de Valence – théâtre de ville 
27 au 28 janvier 2026 au Théâtre de Nîmes
4 au 6 février 2026 au ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie
12 au 15 mars 2026 au Théâtre de la Ville – Paris

Conception d’Ambre Kahan
Dramaturgie de Tristan Rothhut
Assistanat à la mise en scène – Romain Tamisier
Collaboration visuelle – Louise Digard
Lumière de Léa Maris
Création musicale et son d’Orane Duclos
Construction et conception du décor de Jean-Luc Malavasi
Peinture de Marine Antoine
Masques et marionnettes – Louise Digard, avec le soutien de l’atelier Costume des Célestins
Wtagiaire costumes et technique – Naïma Valiente
Régie générale de Jean‑Luc Malavasi & régie lumière Gaëlle Courcier, Anthony Lampin

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