Dans quelques jours, Super jouera sa première représentation au Piano-Tiroir à Balaruc-les-Bains, devant le public du Théâtre Molière de Sète. Mais pour l’heure, les couloirs qui longent la salle de spectacle sont encore vides. Dans l’obscurité de la nuit qui vient tout juste de tomber, le silence est à peine perturbé par les bribes de conversations échangées entre les membres de l’équipe. Chacune et chacun à sa tâche, artistes et techniciens s’apprêtent à connaître une étape importante de la création.
À l’occasion d’un premier filage, la nouvelle pièce de Pauline Collin, à laquelle ils travaillent depuis plusieurs mois, va prendre forme sous leurs yeux. Malgré les incertitudes, les tentatives et tout ce qu’il reste encore à caler, l’impatience est aussi palpable que la curiosité qui les anime.
À la mémoire de l’oubli

Cela fait quatre ans que la metteuse en scène mûrit ce projet. Il s’agira de sa deuxième création, après Smog conçu en 2021 avec Claire Barrabès, à ceci près qu’elle endosse cette fois-ci également le rôle d’autrice. Une première, donc, pour une pièce qui se nourrit de l’intime, autour de la question de la mémoire, avec laquelle elle entretient un rapport très personnel. « Mon père était photographe, j’ai grandi entourée de photos. Mes souvenirs étaient très liés au visuel et aux histoires que l’on racontait autour. Souvent, je me posais la question : Est-ce que je me souviens vraiment de ce que j’ai vécu ? Est-ce que ces souvenirs m’appartiennent ? Je trouve que le lien entre mémoire et fiction est très fort. »
À ce questionnement latent s’ajoutent toutes les expériences de vie. Une enfance marquée par un grand-père souffrant de la maladie d’Alzheimer, une jeune carrière de comédienne hantée par le vertige de l’oubli. Il y a aussi ces petites ellipses de mémoire qui ponctuent le quotidien de tout un chacun. Ces clés, ce téléphone ou ces lunettes introuvables et dont on était pourtant certain de les avoir laissés ici. « Notre mémoire est faillible, s’amuse Pauline Collin. Elle nous fait défaut très souvent, c’est le jeu. C’est quand elle a trop de trous que cela devient un empêchement. »
Alors elle écrit Super, non pas comme une fatalité mais comme une possibilité de composer avec et malgré tout. D’ailleurs, il n’est pas question pour elle d’adopter une posture fataliste. Ce n’est tout simplement pas dans son caractère. « Je crois que j’ai beaucoup d’espoir dans la vie. J’ai envie d’être dans le rebond, de continuer, parce que je me dis que ça vaut le coup. » Un espoir qui se lit notamment dans les détails et l’attention qu’elle leur porte. En témoignait déjà le traitement sensible de ses personnages dans Smog, ce que vient confirmer ici le personnage de Charlotte.
Un huis-clos à ciel ouvert
Pour ce rôle, Pauline Collin a fait appel à Laure Wolf, avec qui elle avait déjà partagé le plateau en tant que comédienne. À quelques jours de la première, la metteuse en scène ne cache pas sa conviction d’avoir fait le bon choix. Il faut dire que l’exercice du seule-en-scène est par nature vertigineux, a fortiori lorsqu’il s’agit d’une première écriture. L’artiste s’est donc entourée d’une équipe de confiance pour l’accompagner dans cette aventure. Et cela tombe bien, puisque sa dramaturgie se développe précisément en complicité avec la création technique qui lui fait écho.
La scénographie de Gala Ognibene pose en peu d’éléments le cadre de la pièce, quelques places vides d’un parking aux abords d’un centre commercial quelconque. C’est cette quotidienneté qui intéresse particulièrement l’autrice. « J’ai envie de parler du petit destin de cette femme, qui pourrait être n’importe qui dans une situation complètement banale. » Pour ce faire, elle plonge son personnage dans un huis-clos à ciel ouvert, où les spectateurs imaginent des issues quand Charlotte, elle, se sent prise entre quatre murs infranchissables. Autour d’elle, tout se referme, alors son esprit lui ouvre un nouveau champ des possibles. Un combat intérieur qui prend vie au plateau et auquel le public est convié en observateur.
Afin de concevoir cet espace mental, les lumières de Christian Pinaud s’associent à la composition musicale de Nicolas Daussy. Du lampadaire public à la lueur blafarde au fantasme d’une virée romantique, la partition technique crée ainsi une atmosphère étrange et vaporeuse où la réalité tangible se fond dans l’esprit embrumé de Charlotte. Des effets que Pauline Collin assume pleinement : « On voit l’artifice théâtral, tout est à vue. C’est un désir, de voir à travers ses yeux, dans son égarement ».
Le présent du plateau

Côté interprétation, il reste toutefois tout le poids de ce rôle complexe à porter. À l’occasion de ce premier filage, Laure Wolf semble pourtant composer avec aisance. À travers elle se dresse le portrait de cette femme seule, sentant monter l’angoisse de sa propre perte sans jamais céder à l’abandon. Face à des rangées de sièges vides, la comédienne fait déjà montre d’une palette de jeu délicatement nuancée, abordant le récit de ce personnage avec beaucoup de tendresse et de douceur. Des sensations intimes qui se transmettront sans mal du plateau à la salle, remplie cette fois-ci.
Assister au tout premier filage d’une création qui verra bientôt le jour a cela de passionnant qu’il fait office, comme pour une photographie, de révélateur. Il y a celles et ceux qui y voient tout le travail qu’il reste à accomplir, et les autres qui se réjouissent du chemin parcouru. Un point de rencontre au temps présent, encore une pensée essentielle pour Pauline Collin : « La peur d’oublier touche à l’identité. Qui suis-je, si je n’ai plus ce qui constitue mon être, mon histoire ? Dès lors qu’on se met vraiment à douter de ses souvenirs, je trouve que le présent d’un plateau de théâtre compte. Les traces sont laissées chez les autres, même chez les spectateurs. »
C’est sans doute cela qui caractérise le mieux Super. Un passage traversé en commun, comme un chemin parcouru au présent, qu’importe sa réalité. Une pièce qui embrasse la poésie comme une partenaire plutôt qu’un prétexte. Après tout, comme le dit si bien l’autrice et metteuse en scène : « Quelqu’un qui perd la mémoire, ce ne sont pas que des espaces vides, il y a aussi des espaces remplis de plein d’autres choses ».
Super de Pauline Collin
Création le 30 janvier 2026 au Piano-Tiroir à Balaruc-les-Bains avec le Théâtre Molière Sète
Durée 1h15.
Tournée
6 février 2026 au Théâtre dans les Vignes – Couffoulens
18 au 22 mars au Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne
26 mars 2026 au Théâtre Aux Croisements – Perpignan
Texte et mise en scène : Pauline Collin
Avec : Laure Wolf
Regard complice : Aurélien Hamard-Padis
Création musicale : Nicolas Daussy
Création lumière : Christian Pinaud
Scénographie : Gala Ognibene
Costumes : Pauline Collin
Chorégraphie : Rémi Boissy
Régie générale, lumières et construction plateau : Clément Barillot