© Christophe Raynaud de Lage

Kumina : Déterrer l’Histoire

Seul en scène au Théâtre des Quartiers d’Ivry, dirigé par Nasser Djemaï, le comédien Victor de Oliveira creuse la terre de son histoire et celle de tous les exils postindépendances.
21 janvier 2026
Ecouter cet article

La lumière est ténue, pour ainsi dire absente, et le plateau vide. Tout au plus distingue-t-on un peu de terre au sol, et un grand panneau d’aluminium en fond de scène. Dans la pénombre, celui-ci ne reflète rien d’autre qu’un néant au milieu duquel flotte la silhouette de Victor de Oliveira, entré au ralenti. Ou quand la scène se mue en incarnation de l’outrenoir de Pierre Encrevé, ce « moment où la peinture devient un lieu. » L’espace d’un exil en l’occurrence, dans lequel l’artiste est enfermé depuis toujours. Exil parisien puis Lisboète, villes-monde et points de fuite d’un Mozambique alors colonie, où le comédien est né en 1971.

L’expérience d’une pièce
© Christophe Raynaud de Lage

La scénographie, signée Margaux Nessi, collaboratrice notamment de Lazare Herson-Maquarel, s’accorde aux lumières de Diane Guérin, éclairagiste de Karim Belkacem entre autres. Dès l’entrée en salle, leur dialogue visuel s’impose et frappe juste.Par leur entremise, le spectateur se fait spéléologue. Ou cordiste, désormais obligé de vivre une expérience qui ramène aussitôt le souvenir de Claude Régy. Dans le silence de la salle et l’extraordinaire de l’image, c’est en effet la même impatience effrayée qui habite le regardeur qui s’apprête sans le savoir, à pénétrer les tréfonds de l’âme et de l’Histoire.

Puis la voix de Victor de Oliveira, profonde et puissante, ouvre la béance dans laquelle les gradins s’enfoncent. Le trou noir d’une vie d’exilé. Quand le théâtre raconte le plus souvent des histoires, des contes et des mondes, celui du comédien et auteur éteint le regard et coupe le souffle. Par le texte surtout, qui agit en machine à oxygène venue soustraire celui de la salle pour lui en insuffler un autre. L’air des colonies, de l’esclavage, des lieux qu’on arrache et des yeux qu’on crève pour leurs faire oublier leurs racines. Des vies confisquées dont Victor de Oliveira ne raconte pas la petite histoire mais invite à les partager. À les respirer pour mieux les vivre. Ainsi pas de dates ni de pays. Pas plus de noms ni de politicailleries. Dans sa bouche et sur son visage, que l’intime du vécu et le savoir du lu.  

La vie retrouvée

Car au-delà de l’écoute du texte écrit par le comédien, l’expérience Kumina s’apparente aussi à la découverte d’un collage brechtien. A l’image des combinaisons fantastiques du dramaturge allemand, Oliveira crache aux oreilles les mots originaux d’auteurs qui comme lui, proposaient d’embarquer le lecteur dans le bateau de l’exil. Ainsi le théâtre d’Ivry, dirigé par Nasser Djemaï, devient navire qui avance sur les flots du portugais Pessoa ou du barbadien Brathwaite, mais aussi de Virgile ou de Dante. Un voyage autour du monde en langue originale. Un mélange des jeux en portugais, en français ou anglais caribéen, qui devient comme un rendu de justice. Ou quand la langue originelle, plutôt qu’une traduction, agit en une façon de restituer leurs histoires et leurs vies à chacun des auteurs. Et avec eux à tous les exilés du monde.

A cet instant toujours plongé dans le noir et le souffle coupé, le texte tabasse encore quand apparait l’horizon face au public. Peu à peu, la lumière se fait. Au fil de l’expérience offerte et des restitutions effectuées aux enfants spoliés, le panneau d’aluminium devient soleil-océan. Une surface de projection éblouissante dans le silence qui advient. Penché sur la terre au milieu de cette scène désormais gorgée de chaleur, Victor de Oliveira se met à creuser. Creuser encore. A l’image de ceux à qui il vient de rendre leurs racines, il cherche les siennes à son tour quand seul apparait du noir sous l’ocre de la terre. Le noir du plateau. Plus qu’une solution alors pour Victor de Oliveira : Jouer sur ce noir. Jouer encore pour trouver un jour et raconter enfin, l’histoire de ses liens détachées. De sa vie retrouvée.


Kumina de Victor de Oliviera
Théâtre des Quartiers d’Ivry
du 13 au 17 janvier 2026

Tournée
26 au 29 mars 2026 au Teatro do Bairro Alto
, Lisbonne

Conception et interprétation – Victor de Oliveira
Collaboration artistique – Céline Langlois
Scénographie de Margaux Nessi
Création lumière de Diane Guérin
Création musicale d’Ailton José Matavela
Régie générale de Camille Faure
Surtitres – Katharina Bader.

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.