Il suffit d’un appel de son agent, un refus de plus, un rôle qui lui échappe, pour que la vie de Fabien Ducommun bascule. Lorsqu’on lui propose de convoyer une voiture de New York à Riverside, il imagine une petite ville à 400 kilomètres, sur la côte Est, et y voit le moyen de gagner 2 500 dollars facilement. Les comptes dans le rouge, il accepte aussitôt, convaincu de tenir une affaire simple et rapide.
La réalité le rattrape brutalement. Le bon Riverside se trouve en Californie, à plus de 4 000 kilomètres. Ce qui devait être une formalité devient une traversée d’est en ouest, du bitume à perte de vue. Il n’a plus le choix. Il avale les miles, sans se douter de ce qu’il va devoir affronter.
De l’illusion au vertige

Princesse est une vieille Chevrolet, fatiguée, capricieuse, presque à bout de souffle. On la lui présente comme une « lady », mais la belle a des ratés à l’allumage et des humeurs imprévisibles. Compagne de route autant que véhicule, elle impose son rythme et ses arrêts forcés. À mesure que les kilomètres défilent, les épreuves s’accumulent et l’obligent à aller chercher, au plus profond de lui-même, des ressources qu’il ignorait posséder. Les rencontres ébranlent ses certitudes, les pannes le mettent à l’épreuve. Il ne s’agit plus seulement d’arriver au bout, mais de tenir vaille que vaille.
Un bar clandestin fait tomber les interdits. Un amant d’un soir lui redonne confiance. Un policier le confronte à ses peurs. Un gourou lui tend un miroir. Réalité ou projections, peu importe. Au fil des jours et de l’asphalte qui s’étire sous ses roues, les souvenirs remontent à la surface. Il revoit l’enfance à Genève, le sentiment d’être en décalage, trop petit, trop fragile. Il repense aux amours manquées, à l’adolescence terne qui lui collait à la peau.
À la frontière du réel
Une crise d’asthme sévère, survenue à dix-sept ans, ressurgit et fissure le récit. Le souffle se bloque, puis devient moteur. Il quitte le chemin tracé et choisit la scène comme ligne d’horizon. Il travaille, insiste, force la chance et finit par décrocher, par obstination, le rôle-titre dans la comédie musicale Le Soldat Rose.
C’est le début d’un vertige, qui retombe aussitôt. Les auditions s’espacent, le vide s’installe, les espoirs se figent. Sur la route américaine, ces fragments épars se réagencent. Il comprend que le voyage ne le conduit pas seulement d’un point à un autre, mais l’oblige à se regarder en face, à déplacer son regard et, enfin, à croire en lui.
Fabien Ducommun tisse dans son récit, comme autant de respirations nécessaires, des instants suspendus où surgissent des standards américains des années 1950 et des chansons revisitées. La musique ne ponctue pas le voyage, elle le structure. La guitare de l’excellent Jean-François Prigent accompagne, relance, puis se retire pour laisser vibrer les silences. Le récit circule ainsi entre passé et présent, entre fantasme et aveu, sans jamais rompre le fil.
Un homme face à lui-même
La scénographie cultive le dépouillement et dessine une épure nette. Un tabouret de métal, aux fonctions multiples, occupe le plateau devant une toile de fond tendue aux teintes sable qui trace l’horizon. Les lumières signées Anne Gayan sculptent l’espace et découpent les paysages. Le récit prend alors le relais et stimule l’imaginaire. Une tempête de neige surgit près de Houston, la nuit se creuse, puis l’océan apparaît au loin comme une échappée.
Fabien Ducommun habite l’espace par ses mots et ses chants. Le doute affleure, puis le mouvement reprend. Sa voix se voile parfois avant de s’affirmer. A travers ce road-trip, il comprend qu’il a trop longtemps attendu des autres et qu’il lui appartient désormais de prendre enfin les rennes de sa vie.
Une balade langoureuse
Aime-moi dépasse de loin l’énième auto-fiction. Le spectacle capte un point de rupture, cet instant où l’urgence contraint à se réinventer. Avec la complicité de son musicien, l’artiste met à nu sa voix, son souffle, sa présence.
Fabien Ducommun tient le plateau avec une fragilité à fleur de peau. Il n’appuie rien, ne force aucun effet, et laisse s’installer une délicatesse, une poésie presque imperceptible, qui mériterait par instants d’être légérement vivifiée.
Ce road-trip, véritable ballade sonore, immobile autant qu’initiatique, touche par sa sincérité affective, presque élective. Un impromptu sensoriel de belle tenue.
Aime-moi de Fabien Ducommun
crée le 3 février 2025 à La Scala-Paris
Durée 1h20 environ.
Tournée
20 janvier au 18 février 2026 aux Théâtre des Mathurins, Paris
24 au 26 février 2026 au Théâtre Montreux Riviera, Suisse
Mise en scène de Fabien Ducommun et Christian Kiappe
Avec Fabien Ducommun
Musicien – Jean-François Prigent
Direction musicale de Cyril Taïeb
Décor de Redfield & Dattner
Création lumière d’Anne Gayan
Son de Luis Magellan
Costumes d’Isabelle Ormières