Sur un fin rideau blanc, une projection parasitée par du bruit, comme celui qui viendrait parsemer de petite taches l’image d’un vieux film. S’égrainent alors quelques lignes de texte, des citations pour convoquer au plateau le souvenir hanté de Forough Farrokhzad. Dans une cage métallique dont le fond est couvert d’un papier-peint vert, une femme fait les cent pas. La réponse de son amant se fait attendre et avec elle, la promesse d’une échappée, une vie plus libre, loin de ses parents. Elle ne le sait pas encore, mais cette vie conjugale ne lui apportera pas la satisfaction escomptée. Dans l’Iran des années 1950, la suffocation est générale.
L’étouffement, l’exil, la solitude

Arrachée au faisceau d’un projecteur, la silhouette de Mina Kavani s’agite pour condenser en une heure des années de désillusion dans une société iranienne dont la misogynie est structurelle. Ces ruminations, ce sont celles de Forough Farrokhzad, poétesse et cinéaste des années 1960 et persona non grata du régime iranien.
Cette figure, la comédienne s’en empare pour traiter des thèmes qui lui sont chers : l’étouffement, l’exil, la solitude. Comme un miroir à sa précédente création I am deranged, Ma maison est noire permet à l’artiste de trouver chez cette artiste du siècle dernier un alter ego bienvenu. Des rues de Téhéran aux grandes places du Vatican, des plages libanaises aux appartements étroits, Forough Farrokhzad crie sa solitude et sa déception, mais personne ne l’entend. Son sentiment de décalage pour fil rouge, ses introspections offrent des tournures d’un lyrisme déchirant.
Une scénographie ingénieuse

Porté par la partition tourmentée du trompettiste Eric Truffaz et de Murcof, Ma maison est noire hypnotise, glace, frustre. Les rayons de lumière traversent l’armature de métal qui sert de salon à ce personnage et lui donnent des allures de cage. Cette scénographie ingénieuse, signée Louise Sari , structure l’espace avec une malléabilité sans fin. Le regard se promène d’une errance à l’autre, dans un salon autant que dans l’esprit tourmenté de cette jeune écrivaine. Partout autour, le vide, l’obscurité à laquelle la création lumière de César Godefroy offre ponctuellement quelques couloirs immaculés.
La composition est complétée par des projections vidéos de Pierre Nouvel, qui scrute les faits et gestes de l’interprète grâce à une caméra placée au-dessus de la cage. Comme dans un dispositif de vidéosurveillance, l’image est brouillée, indéfinie, intrusive. C’est toute la force de cette proposition qui, malgré son caractère radicalement tourné vers l’esthétique, peut justifier des choix logiques. Mina Kavani peut se balader à loisir et trouver dans cet espace scénique une résonance salutaire. La solitude y est tangible, matérielle. Si le jeu tient d’un bout à l’autre sur le même fil, partout autour, l’image se métamorphose.
Le sens du collectif
Loin d’être limité à la psyche de l’autrice, l’univers intègre directement les images de contestations populaires, notamment celle d’Ahou Daryaei, cette étudiante iranienne qui errait dans Téhéran en sous-vêtement et dont la démarche est devenue un symbole de la protestation contre le voile obligatoire. On peut aussi penser au puissant In Dafe de 021G, un morceau de rap iranien qui accompagne les saluts de l’artiste, répétant à loisir que « l’ennemi est dans la maison ».
Sans jamais cantonner les conséquences des dictatures iraniennes à son vécu ou à celui de l’autrice qu’elle adapte, Mina Kavani convoque une myriade de fantômes dans un seule-en-scène qui a le sens du collectif.
Ma maison est noire d’après les textes de Forough Farrokhzad
Créé le 25 novembre 2025 à l’Espace culturel Robert-Doisneau – Meudon
Vu au Théâtre des Bouffes du Nord – Paris
Du 20 février au 1er mars 2026
Durée 1h15.
Tournée
5 mars 2026 au Festival Cabaret de Curiosités, Espace Culturel Casadesus, Louvroil
12 mars 2026 à L’Arc – Scène nationale Le Creusot
Adaptation, mise en scène et jeu de Mina Kavani
Création musicale d’Erik Truffaz et Murcof
Arrangements sonores – Cinna Peyghamy
Voix – Firoozeh Raeesdana
Scénographie de Louise Sari
Assistanat à la scénographie – Analyvia Lagarde
Costumes – Anaïs Romand
Lumières – César Godefroy
Vidéo – Pierre Nouvel
Dramaturgie – Maksym Teteruk
Conseil artistique – Jean-Damien Barbin
Regard extérieur – Célie Pauthe