Barbotant dans un amas poisseux de vêtements, répartis d’un bout à l’autre du plateau, Vladislav Galard se contorsionne, encagoulé, avec une étonnante légèreté pour conter l’histoire de Daphné. D’office, le public est averti : il sera question de violences sexuelles, de racisme, de mort. L’absurdité de cette interprétation volontairement poussive offre d’emblée un décalage auquel il faudra nous habituer.

L’atmosphère est lourde. La voix du comédien est doublée d’un timbre métallique, malmené d’une octave à l’autre. Jamais les parois rougeâtres du Théâtre des Bouffes du Nord n’auront paru si suintantes.
Une femme abattue
Partout, Daphné a connu la violence, la précarité et, un jour, au détour d’une conversation sur les réseaux sociaux, elle rencontre Axelle. Très vite, cette « amie » lui conseille un moyen simple de gagner de l’argent : un tournage pornographique dans un hôtel, le tout étant a priori géré par une agence exclusive, fiable, qui ne diffusera pas la scène en France. Évidemment, tout n’est qu’un tissu de mensonges. Elle subit dans une chambre miteuse un « viol d’abattage » qui consiste à sidérer la victime en exerçant sur elle un niveau de brutalité extrême. D’Axelle, elle n’entend plus parler. Cet avatar fictif n’a jamais été qu’un hameçon.
Daphné se retrouve alors sous pression pour signer un contrat : elle devra tourner une séquence de French Bukkake. Dans ces productions hardcore à l’amateurisme revendiqué, le point d’orgue est atteint quand la femme reçoit sur le visage des dizaines d’éjaculations. Sur un écran circulaire, on dresse une description méticuleuse de ce tournage abject dans lequel elle est violée par des dizaines d’hommes encagoulés dans un garage de la périphérie parisienne. L’humiliation est triple : elle est répétée, filmée et commentée par son organisateur, un certain Pascal.
Liturgie pornographique

Après La Vie invisible, Un Sacre et Léviathan, Lorraine de Sagazan complète une quadrilogie consacrée aux manquements de nos sociétés occidentales. Validisme structurant, hyperrationalisation du deuil et accélération d’une justice déjà marquée par les inégalités sociales : c’est désormais à la violence de la pornographie que s’attaque la metteuse en scène sous le prisme de l’affaire dite French Bukkake.
À travers cette souffrance dont la description vient péniblement s’étirer, Lorraine de Sagazan convoque une liturgie baroque. Deux cantates de Bach sont adaptées par Othman Louati et interprétées par les musiciens de l’Ensemble Miroirs Étendus. Chiens répond à la cérémonie glauque de ces anonymes, retranchés dans un hangar, par une partition d’une impossible sophistication.
Dans son travail sur la texture, le relief et la couleur de cette installation, tout comme dans la composition méticuleuse de chacun de ses tableaux, Lorraine de Sagazan manifeste à nouveau une rare maîtrise de la scénographie. Là encore, le travail sur le costume d’Anna Carraud montre combien l’artiste superpose les couches, cherche chaque fois une densité, tant dans la matière que dans le propos.
L’esthétique de la violence

Dans son travail sur la texture, le relief et la couleur de cette installation tout comme dans la composition méticuleuse de chacun de ses tableaux, Lorraine de Sagazan manifeste à nouveau une rare maîtrise de la scénographie. Là encore, le travail sur le costume d’Anna Carraud montre combien le travail de l’artiste superpose les couches, cherche chaque fois une densité tant dans la matière que dans le propos.
Pourtant, la cohabitation de l’horreur et du magnifique, du banal et du spectaculaire, offre un cocktail dont l’amertume reste en bouche. Bien sûr, par oxymore, on peut dévoiler la violence, tout comme des effusions de faux sang viendraient souiller du sol au plafond un décor immaculé. Mais il semble qu’ici, Lorraine de Sagazan superpose les analogies sans nécessairement en livrer la logique. Pire : il semble parfois que le spectacle doive s’accommoder de contradictions dans tous ces pas de côté esthétiques.
Contorsions grotesques, voix transformée, champ lexical du conte de fées : dès les premières minutes, le sens du décalage qui caractérise le théâtre de Lorraine de Sagazan apparaît. Des aboiements, des viols, des cantates de Bach, quelques saynètes dans lesquelles « l’homme déconstruit » en prend pour son grade : les pistes se multiplient indéfiniment pour ne pas figurer tout bonnement l’infect bukkake dont il est question. Peut-on vraiment détendre l’atmosphère avec quelques sketchs à l’humour grinçant et offrir par ailleurs un cadre solennel pour porter la parole des victimes ? Peut-on s’accommoder d’une lecture essentialiste d’une pulsion animale quand on entend pointer les glissements du patriarcat vers l’irréparable ?
Oxymores à la pelle

Les recherches féministes ont mis au jour un continuum de la violence dans lequel s’inscrivent aussi bien les agresseurs que l’homme « déconstruit » et sa posture risible de surplomb. De ce fait, le public peut être pris à partie, renvoyé à ses propres responsabilités, plutôt que se distancier de cet acte d’une extrême brutalité. L’actrice Adèle Haenel l’a répété : les monstres n’existent pas. Il n’existe qu’une systémisation de la violence machiste, une orchestration de l’impunité, un fantasme omniprésent de domination masculine auquel on prête une dimension érotique.
C’est pourtant le terme « chiens », utilisé par Pascal pour désigner la dizaine d’agresseurs, qui sert de titre à la pièce. Au plateau, les hommes s’effacent derrière des masques de canidés, comme une horde anonyme. Il semble étrange que la metteuse en scène trace tout un spectre de la violence patriarcale d’un côté et s’accommode de cette catégorisation spéciste de l’autre.
Des bourreaux sans visage
Que faire également de la dimension raciale du sujet, qui n’est que très partiellement traitée ? La pièce explicite la fétichisation dont la victime, une femme d’origine asiatique, fait les frais. D’un autre côté, le personnage de Pascal le répète à loisir : avec ces viols collectifs, il « vide les couilles » des cités. Dans sa logique, ce sont ces bukkakes qui soulageraient les quartiers populaires et préviendraient leur violence intrinsèque.

La rhétorique est évidemment problématique, puisqu’elle associe la violence masculine à une pulsion dont l’expression vis-à-vis des femmes serait un moindre mal. Mais là où la pièce semble faire d’un pan de sa réflexion un angle mort, c’est que, sans contradiction sur le sujet, le bukkake apparaît comme une pratique de banlieusards, potentiellement racisés.
Il est très commode pour n’importe quel spectateur masculin de se distancier de ces bourreaux sans visage, surtout si une idée d’altérité se distille dans le seul discours qui nous caractérise les agresseurs, celui de Pascal.
Des questionnement qui cristallisent
À l’heure où les rhétoriques fémonationalistes entretiennent justement l’idée selon laquelle les violences sexistes et sexuelles seraient en lien direct avec l’immigration, le silence de Chiens sur le sujet interroge, comme si certains pans incontournables de l’affaire échappaient au parti pris esthétique de la quadrilogie et devaient alors être passés sous silence.
Devant l’ampleur des questionnements cristallisés par cette affaire révélée par Le Monde et bientôt portée devant les tribunaux, il semble que Lorraine de Sagazan peine à concilier l’ambition de son projet artistique et la variété de ces problématiques, qui ne peuvent rester en suspens.
Chiens de Lorraine de Sagazan
Théâtre des Bouffes du Nord
Du 29 janvier au 15 février 2026
durée 2h
Conception et mise en scène de Lorraine de Sagazan
Direction musicale de Romain Louveau
Composition et adaptation musicale d’Othman Louati
Avec Adèle Carlier, Vladislav Galard, Léo-Antonin Lutinier, Michiko Takahashi, Joël Terrin et Manon Xardel
et l’Ensemble Miroirs Étendus : Guy-Loup Boisneau, Solène Chevalier, Annelise Clément, Akiko Godefroy, Romain Louveau, Noé Nillni et Marie Salvat