Comment est née Valentina Tchernobyl ?
Coralie Émilion-Languille : J’ai rencontré ce texte presque par hasard. Un ami avait déposé plusieurs livres sous un chêne, en pleine forêt. J’en ai pris un. C’était La Supplication de Svetlana Alexievitch, journaliste au autrice biélorusse. Je l’ai ouvert, et je suis tombée sur le dernier témoignage intitulé Une autre voix solitaire. Quand j’ai commencé à lire, je n’ai plus pu m’arrêter. Cette parole devait trouver un plateau, traverser un corps, s’adresser à d’autres. La porter moi-même est devenue une évidence.
Ce récit d’une femme dont le mari, pompier, est envoyé parmi les premiers liquidateurs à Tchernobyl, conjuguait tout ce qui me pousse vers ce métier. Porter la voix de quelqu’un qu’on n’entend pas, pour faire exister une petite histoire qui, en réalité, raconte la grande. Il y a l’amour, la maladie, le deuil, l’engagement politique, la conscience écologique. Tout était là. Dix ans plus tard, cette pièce est devenue un texte totem pour moi. Je crois que je la jouerai toute ma vie.
Qu’est-ce qui vous a marquée dans l’écriture de Svetlana Alexievitch ?

Coralie Émilion-Languille : Ce qui m’a frappée, c’est la manière dont l’écriture conjugue la brutalité du réel et une forme de poésie. Rien n’est caché. La maladie est décrite avec des détails très durs. L’autrice oblige le lecteur à ne pas détourner le regard.
Et en même temps, il y a une poésie du vrai. Une langue qui recueille la parole sans l’édulcorer, mais qui laisse surgir la beauté de l’amour au cœur du désastre. Cette tension entre la crudité des faits et la force poétique m’a bouleversée. C’est cela que j’ai voulu porter au plateau.
Comment avez-vous travaillé l’adaptation ?
Coralie Émilion-Languille : Avec Laure Roussel, qui m’a accompagnée à la mise en scène, nous avons beaucoup lu, beaucoup traversé le texte. Nous avons aussi fait des lectures publiques pour voir l’impact que cela avait sur l’auditoire.Très vite, nous avons compris qu’il fallait couper. Non pour atténuer la violence, mais pour que le public puisse entendre. Je ne voulais pas que les spectateurs se sentent écrasés. Il fallait préserver la force du témoignage, tout en laissant circuler la poésie et l’amour.
Le spectacle dure une heure. Un temps court, mais dense.
Coralie Émilion-Languille : J’ai choisi un plateau nu. Je suis seule en scène, avec ma robe et mon gilet rouge. Pour moi, c’était essentiel que rien ne détourne de cette femme et de ses mots. J’ai toujours imaginé que le moment où elle a parlé à Svetlana Alexievitch était peut-être la première et la dernière fois qu’elle racontait son histoire.
Il y a simplement un miroir sans tain au sol qui capte la lumière et crée derrière moi une oscillation, comme un nuage. Une évocation discrète du nuage de Tchernobyl, mais aussi de cet homme qui meurt. L’épure me semblait la seule manière juste de rendre hommage à cette parole.
Pourquoi reprendre la pièce aujourd’hui, quarante ans après la catastrophe ?

Coralie Émilion-Languille : Quand j’ai créé le spectacle en 2016, certains me disaient que Tchernobyl n’intéressait plus personne. Je n’ai jamais pensé cela. Quarante ans après, le travail de mémoire est essentiel. Ce qui s’est passé à Tchernobyl éclaire notre présent. Notre rapport au nucléaire, à l’écologie, à l’information.
À l’époque, on a affirmé que le nuage s’était arrêté aux frontières. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux et les fausses informations, discerner le vrai du faux est devenu encore plus complexe. Ce témoignage montre comment une catastrophe politique et industrielle traverse l’intime. Comment une femme voit sa conscience s’éveiller, comment son regard sur le pouvoir change.
Beaucoup de spectateurs me disent qu’ils connaissaient Tchernobyl historiquement, mais qu’ils n’avaient pas cette connaissance émotionnelle. Je crois que le théâtre peut transmettre cela, un savoir du cœur.
Vous offrez une vodka après chaque représentation. Pourquoi ?
Coralie Émilion-Languille : Dans le texte, Valentina raconte qu’elle injectait de la vodka à son mari pour apaiser la douleur. C’était un remède transmis par d’autres femmes, dans le dénuement le plus total. Offrir une vodka à la fin du spectacle est devenu un geste symbolique. Une manière de rendre hommage à ces femmes, à ces hommes. Une manière aussi de célébrer la vie malgré la tragédie. C’est un moment de partage. Le public reste, on échange, on prolonge la mémoire autrement.
Comment le public reçoit-il la pièce aujourd’hui ?

Coralie Émilion-Languille : Je suis toujours touchée par la diversité des retours. Certains sont saisis par la dimension politique et écologique. D’autres par l’histoire d’amour et l’accompagnement dans la maladie. Une spectatrice est revenue huit ans après avoir vu la pièce. La première fois, elle était surtout marquée par l’aspect politique. Cette fois-ci, elle a entendu l’amour.
Je me considère comme une passeuse. À chaque représentation, je remercie Valentina. Je ne me sens pas seule sur scène. Quelque chose nous dépasse. Être passeuse de ces mots, c’est aussi une manière d’être actrice de ce monde.
Vos autres projets prolongent-ils cette démarche engagée ?
Coralie Émilion-Languille : Oui. Mon travail se situe toujours à la lisière entre le documentaire et la fiction. Au Théâtre Artéphile, au Festival Off Avignon cet été, je jouerai Les Gestes d’après, adapté de mon livre publié aux Éditions Unicité. Ce spectacle parle de la reconstruction après l’inceste que j’ai vécu enfant. C’est un seul-en-scène lumineux, centré sur la réappropriation du corps.
Je fais aussi partie du collectif Femmes de boue, né d’entretiens croisés entre quatre femmes et leurs mères. Et je prépare Nous battrons la poussière, une pièce écrite à partir d’entretiens avec des reporters de guerre, qui a reçu le coup de cœur du comité de lecture « à mots découverts » en janvier 2026. Elle interroge nos engagements intimes et professionnels, ce qui nous pousse au-delà de nos peurs.
Dans tout cela, il y a la même conviction. Transformer le chaos en partage. Faire un peu d’alchimie. Je ne prétends pas sauver quoi que ce soit. Je travaille à mon échelle, avec exigence, entourée de personnes formidables. Mais je crois profondément que le théâtre peut accompagner, éclairer, et parfois aider à se tenir debout.
Valentina Tchernobyl d’après Svetlana Alexievitch
Théâtre La Reine Blanche
Du 18 février au 6 mars 2026
Durée 1h
Mise en scène de Coralie Émilion-Languille avec la collaboration de Laure Roussel
Avec Coralie Émilion-Languille
Scénographie de Laure Montagné
Création lumières de Moira Dalant
Collaborations artistiques – Michel Bulteau et Paula Brunet Sancho