Le visage encore hagard de ne pas comprendre cette catastrophe qui a emporté sa vie sur son passage, Valentina Timofeïevna Panassevitch se confie. « Tout récemment encore, j’étais tellement heureuse… et j’ai oublié pourquoi. C’est resté dans une autre vie. » Élégante dans sa robe noire, bien droite sur le plateau entièrement nu, la mère de famille remonte le fil de cet anniversaire au cours duquel son mari électricien fut convoqué en urgence à Tchernobyl. Sur la missive, dit-elle, figurait le visage de Lénine. S’ensuit une longue descente aux enfers, dont Valentina fera l’âpre récit, lentement, comme à tâtons.
Il y a d’abord son compagnon, revenu de l’apocalypse avec les ganglions lymphatiques étrangement gonflés. Puis, quelques mois plus tard, les camarades « tchernobyliens » qui décèdent du cancer les uns après les autres. Le mari finira lui-même par contracter cette maladie qui, à force de symptômes, lui donnera petit à petit l’aspect d’un « monstre ». Au plus dur de la maladie, il sera snobé par les infirmières qui refuseront de le soigner, de peur d’être contaminées.
La petite histoire dans la grande
Impeccable, la comédienne Coralie Émilion-Languille donne toute sa grâce et sa dignité à ce personnage, dont le récit – vrai – est tiré de La Supplication (1997) de Svetlana Alexievitch. Durant trois ans, la célèbre journaliste biélorusse a sillonné les routes de l’ex-Union Soviétique à la rencontre de ces « gens de Tchernobyl », dont elle tira quelque quatre-vingt-huit témoignages. Sélectionné parmi ceux-là, le récit de Valentina est particulièrement beau, tant il montre comment la petite histoire est bouleversée par la grande. Et surtout comment, même en l’absence de « grande guerre patriotique », les citoyens soviétiques furent incités à donner leur vie à l’Empire. En se rendant à Tchernobyl pour les uns, en s’engageant sur les « grands chantiers du Komsomol » pour les autres.
Mais, au-delà de la politique, c’est l’amour absolu et inconditionnel de Valentina pour son mari qui émerge de ce texte, comme de ce spectacle qui rend compte, in fine, de toute l’humanité de ces milliers de gens ordinaires écrasés puis oubliés après la catastrophe.
Valentina Tchernobyl, d’après Svetlana Alexievitch
Théâtre La Reine Blanche
Du 18 février au 6 mars 2026
Durée 1h.
Mise en scène : Émilion-Languille avec la collaboration de Laure Roussel
Avec : Coralie Émilion-Languille
Scénographie : Laure Montagné
Création lumières : Moira Dalant
Collaborations artistiques : Michel Bulteau et Paula Brunet Sancho.