En ces derniers jours d’octobre, il fait gris à Tours. Une fine bruine s’est invitée sur le parvis du théâtre, où quelques techniciens prennent leur pause. À l’intérieur, dans le hall du CDN, le silence précède le tumulte. Dans la salle, c’est déjà l’effervescence, avant que la Jeune Troupe entre en scène. Bérangère Vantusso règle quelques détails techniques avec Tatiana Paris, qui compose et joue la musique en direct, Sara Bartesaghi Gallo, qui a imaginé la centaine de costumes appelés à défiler sur scène, et Florent Jacob, chargé des lumières.

Sur scène, le décor imaginé par Cerise Guyon est déjà en place. Cinq cabines d’essayage font face à la salle, dissimulant en partie le reste de la scénographie. En arrière-plan, on aperçoit une sorte d’immense orgue de tissu. Dans ses plis et replis s’esquisse une penderie réinventée, issue de quelque réserve de théâtre. Selon les éclairages, ces structures étonnantes – quatre au total – prennent des allures aériennes, évoquant à la fois les soufflets d’un accordéon et les voiles repliées d’un bateau.
Un ballet de gestes et de tissus
Vêtus d’un short noir et d’un tee-shirt coloré, les cinq jeunes comédien·nes – Félix Amard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillères et Luka Mavaetau – habitent le plateau. C’est l’heure du défilé, deuxième partie du spectacle, qu’ils répètent en ce début d’après-midi. Le travail est minutieux, exigeant une concentration extrême. Plus un bruit, plus un murmure, l’étonnante parade peut commencer. « Chaque costume modifie la respiration du geste, explique Bérangère Vantusso. Il faut réapprendre le mouvement à chaque nouvelle couche de tissu. »
Sous son regard attentif, les acteur·rices répètent les déplacements imaginés avec le chorégraphe Thomas Lebrun. Les corps s’élancent, s’immobilisent, se superposent. Une fois les pas enregistrés, mémorisés, il est temps de tester avec les costumes et la musique. Tatiana Paris relance une boucle sonore. Les vêtements s’empilent et se retirent au rythme d’un jeu silencieux. Une veste devient symbole d’autorité, un jogging signe de relâchement.
Les gestes trahissent parfois l’attitude d’un militaire, d’une infirmière, d’un coach sportif. De temps en temps, le geste et l’habit dissonent et invitent à la réflexion. « Le vêtement, au théâtre comme dans la vie, catégorise énormément, poursuit la metteuse en scène. Il performe une parole, il donne du pouvoir à celui qui le porte. Mais il peut aussi enfermer ou dénaturer un propos. »
Un théâtre de la métamorphose

Faire le beau est né d’un long travail mené dans plusieurs collèges d’Indre-et-Loire. « Quand le gouvernement a reparlé de l’uniforme à l’école, j’ai trouvé que c’était une matière fascinante à interroger, raconte Bérangère Vantusso. Il y avait là une forme d’absurdité. Nous avons donc décidé de mener des ateliers avec les collégiens et collégiennes autour de plusieurs thématiques : quels vêtements choquent, quels goûts sont partagés, quels interdits existent dans les collèges. Tous rejetaient l’uniforme, tout en s’habillant de la même façon. Cette contradiction, c’était notre point de départ. »
« Suite à ce premier travail et au matériau que nous avons accumulé dans les établissements scolaires, j’ai passé commande du texte à Nicolas Doutey, avec qui je collabore depuis plusieurs spectacles », explique la metteuse en scène. « Nous avions déjà travaillé ensemble sur Bougez les lignes, une pièce autour des cartes et de la cartographie. J’aime sa manière d’aborder des objets du quotidien en apparence anodins – la carte, le vêtement – et d’en révéler la dimension poétique et politique. »
Donner corps au ressenti universel
L’auteur s’est nourri de ce matériau : les paroles d’élèves, les échanges, les lectures partagées (de La Distinction de Pierre Bourdieu à Le goût du moche d’Alice Pfeiffer, en passant par Subvenir aux miracles de Victoire de Changy), mais aussi des improvisations filmées, classées, annotées. « Nicolas a tout lu, tout écouté, raconte Bérangère Vantusso. Il a ce talent rare de déplier des ressentis qu’on a tous vécus, sans jamais avoir pris le temps de les formuler. Avec les vêtements, on touche à quelque chose d’intime et de collectif à la fois : l’appartenance, la honte, la séduction, le regard des autres. »
De ce vaste corpus est né un texte en cinq volets, chacun explorant une facette du rapport au vêtement : l’histoire du vêtement féminin, la fonction sociale du costume, le goût et le dégoût, les miroirs intimes, puis la libération finale qui a tout d’un songe carnavalesque où chacun se libère des carcans et des assignations pour devenir enfin soi-même.
Du mouvement au verbe

La metteuse en scène interrompt la répétition régulièrement. Elle fait des allers-retours entre salle et scène. Elle resserre là un déplacement, ajuste une cadence ici. Chaque geste doit trouver sa respiration dans un ensemble cohérent. Le défilé reprend plus fluide. Les cinq silhouettes se croisent, se répondent, échangent leurs tenues. Un bouquet et une robe de mariée tombent des cintres, et sans un mot, un autre récit s’écrit, d’autres postures catégorisent autrement chacun au plateau.
À jardin, Tatiana Paris module ses sons électro et les corps lui répondent. Le dialogue entre musique et mouvement devient organique. Puis viennent les lumières qui découpent les ombres, révèlent les matières, ouvrent des perspectives. Quand le geste est acquis, la parole s’invite. Les trois comédiennes et les deux comédiens reprennent des fragments de texte : la voix d’une ouvrière, d’un avocat, d’une médecin, d’un militaire. Les rôles se brouillent. « Ce qui m’intéresse, confie Bérangère Vantusso, c’est de voir jusqu’où le vêtement peut admettre la parole de l’autre. Parfois c’est touchant, parfois absurde. Mais c’est là que surgit le théâtre. »
Le goût, le dégoût des autres
Au centre du plateau, un jeune comédien, Félix Amard, s’avance. C’est le moment du monologue inspiré de Bourdieu, où le philosophe en vient à cette idée que « les goûts, finalement, sont des dégoûts ». Ses camarades de jeu l’entourent et le manipulent comme une poupée qu’on habille et déshabille. Chemise trop grande, teeshirt à son effigie, veste étriquée, sac de luxe, perruque. À chaque vêtement enfilé, son apparence se transforme, sa posture se réinvente, tandis que le texte poursuit sa course. Il incarne alors les assignations sociales que le passage met en lumière.
Derrière la pièce, c’est toute une société du regard qui s’expose, celle du jugement instantané, du scan vestimentaire. « Un détail peut tout faire vriller – un bouton mal cousu, une coupe de travers, explique la metteuse en scène. C’est terrible comme on classe les gens en un clin d’œil. »
Avant la première

À quelques jours de la création, la bonne humeur demeure malgré quelques tensions. Les techniciens peaufinent un raccord, une partie des costumes attendent sur leurs portants, d’autres sont encore en finition. Tout s’enchevêtre : dans un charivari de musique, de lumière, de bribes de texte, gestes interrompus et de tissus qui volent en tous sens. Sur le sol, les vêtements s’amoncellent, formant déjà une mer de couleurs prêtes à reprendre vie.
Faire le beau (en création du 4 au 15 novembre 2025 au Théâtre Olympia de Tours, avant une tournée en France) s’annonce comme une traversée des apparences, un défilé à la fois politique et sensible. Un spectacle où le vêtement devient langage, mémoire et émancipation.
Envoyé spécial à Tours
Faire le beau de Nicolas Doutey
Théâtre Olympia – CDN de Tours
Du 4 au 15 novembre 2025
Durée 1h30
Mise en scène de Bérangère Vantusso assistée de Pauline Rousseau
Dramaturgie de Nicolas Doutey
Avec Félix Amard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillères, Luka Mavaetau, comédien.nes de la Jeune Troupe en Région Centre-Val de Loire du Théâtre Olympia – CDN de Tours
Musicienne (Live) — Tatiana Paris
Création et dramaturgie des costumes – Sara Bartesaghi Gallo, assistée de Marion Montel Collaboration artistique – Boris Alestchenkoff Scénographie de Cerise Guyon Lumières de Florent Jacob Regard chorégraphique – Thomas Lebrun