© Ivan Boccara

Faire le beau : L’habit fait-il le moine ?

Au Théâtre Olympia – CDN de Tours, Bérangère Vantusso interroge avec humour et précision ce que nos vêtements disent de nous. Elle met en scène la Jeune Troupe du CDN dans une création à la fois chorégraphiée et plastique, traversée par la question du regard social.
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Dans la pénombre du plateau, trône un grand carrousel de tissu blanc. Derrière lui, on devine une sorte d’immense harpe, une vague qui renferme dans ses replis des trésors de vêtements. L’espace évoque autant des cabines d’essayage que les réserves secrètes d’un musée. Tout semble calme, comme avant la tempête.

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Peu à peu, les cinq comédiennes et comédiens de la Jeune Troupe — Félix Amard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillères et Luka Mavaetau — investissent l’espace, s’habillent, se déshabillent, se jaugent. La scène devient un vestiaire mental où chacun cherche la tenue juste, celle qui dira sans trop en dire. Sous son apparente légèreté, la mise en scène de Bérangère Vantusso explore les tensions et les codes qui façonnent nos sociétés depuis des siècles, et qui n’ont cessé de s’exacerber. Comment exister à travers le vêtement et le regard de l’autre ? Comment paraître sans se perdre ?

Une mise en scène réglée comme une chorégraphie

Tout est pensé, millimétré. Les déplacements, les gestes, les enfilages de vêtements composent un véritable langage. On perçoit un travail nourri par l’histoire du costume et la symbolique du vêtement. Issue du monde de la marionnette et du théâtre d’objets, Bérangère Vantusso accorde une attention particulière aux matières et à la physicalité du jeu. Cela devient particulièrement frappant lorsque l’une des comédiennes et l’un des comédiens se transforment en poupées humaines, en mannequins sur lesquels on enfile ou retire les couches de vêtements, pour illustrer le propos — ou, au contraire, en dévoiler les failles.

Pour la chorégraphie, elle s’appuie sur son voisin, Thomas Lebrun, directeur du CCN de Tours, dont on reconnaît l’écriture dans la précision du geste et la fluidité des mouvements. Elle orchestre ainsi ses interprètes comme une troupe en mouvement perpétuel, entre défilé et rituel social.

Le texte, miroir des apparences
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Le texte de Nicolas Doutey, nourri par un travail en amont mené dans plusieurs collèges de la région, s’appuie sur un matériau riche fait d’échanges, d’improvisations et de lectures partagées, de La Distinction de Pierre Bourdieu à Le Goût du moche d’Alice Pfeiffer. Vif et ironique, il traverse un siècle de modes tout en esquissant, en filigrane, une véritable analyse sociologique du vêtement. L’apparence y devient tour à tour un moyen de classer, de contraindre ou de revendiquer. La séquence consacrée à Bourdieu, autour du “dégoût du goût des autres”, portée par l’épatant Félix Amard, en offre un parfait exemple, un véritable morceau d’anthologie à la fois drôle, percutant et d’une rare acuité.

Le dispositif scénique, très cadré, exige une précision extrême. Le poids du réglage technique se fait parfois sentir, au détriment du jeu. Mais au fil des représentations, la troupe se libère. Le rythme gagne en fluidité, en légèreté, en jeu. Lorsque la mécanique se détend, le spectacle respire. Le rire surgit, la reconnaissance affleure, le public se laisse embarquer.

Un ballet léger qui fait mouche

Sous son allure ludique, Faire le beau touche plutôt juste. Bérangère Vantusso et sa Jeune Troupe abordent les préjugés sociaux et de genre avec une drôlerie salutaire. Le propos passe par les corps, les gestes, les petites maladresses et les malaises du quotidien, quand le vêtement devient un poids, stigmatise ou ne reflète plus le soi.

La vitalité du collectif, portée par la musique jouée en direct par l’excellente Tatiana Paris, constitue la véritable force du spectacle. Ces jeunes acteurs, pleins d’énergie, dégagent une fraîcheur communicative. Ensemble, ils occupent l’espace avec une aisance croissante, comme si chacun trouvait, petit à petit, sa place dans ce bal des apparences avant de tout faire voler en éclat.

Faire le beau s’amuse du paraître tout en grattant sous la surface. Léger en apparence, précis dans le geste, il questionne avec humour nos réflexes et nos jugements immédiats. Un théâtre qui se frotte au public, le fait sourire et le renvoie à ses miroirs.


Faire le beau de Nicolas Doutey
Théâtre Olympia – CDN de Tours
Du 4 au 15 novembre 2025
Durée 1h30

Mise en scène de Bérangère Vantusso assistée de Pauline Rousseau
Dramaturgie de Nicolas Doutey 
Avec Félix Amard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillères, Luka Mavaetau, comédien.nes de la Jeune Troupe en Région Centre-Val de Loire du Théâtre Olympia
CDN de Tours 
Musicienne (Live) — Tatiana Paris 
Création et dramaturgie des costumes – Sara Bartesaghi Gallo, assistée de Marion Montel Collaboration artistique – Boris Alestchenkoff Scénographie de Cerise Guyon Lumières de Florent Jacob Regard chorégraphique – Thomas Lebrun

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