Dix ans après sa création, le WET s’impose comme un rendez-vous identifié, autant pour les professionnel·les que pour le public tourangeau. Sa singularité demeure, la programmation étant confiée à de jeunes artistes pour leurs pairs. Dans le hall du Théâtre Olympia, transformé en véritable QG, les discussions se prolongent entre les représentations et dessinent un espace poreux, en mouvement. On y croise équipes artistiques, spectateur·ices et programmateur·ices, dans une circulation fluide entre les temps de plateau et les moments de partage.
Au cœur de cette édition, les huit membres du Jeune Troupe – Félix Amard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillères, Luka Mavaetau, Lara Melchiori, Loulou Catelle et Mathéo Tobor – signent leur première programmation. Pendant plusieurs mois, ils ont parcouru les scènes, confronté leurs regards et affiné leurs choix. Leur sélection ne cherche pas l’exhaustivité mais propose un état des lieux situé de la jeune création, où se mêlent formes hybrides et écritures en cours.
Une ouverture belge sous la pluie

À La Pléiade, à La Riche, en périphérie de Tours, trois compères venus de Belgique invitent à partager un moment singulier autour de leur fête nationale. Le 21 juillet, souvent arrosé par une pluie drue connue là-bas sous le nom de Drache nationale, devient le point de départ d’un spectacle foutraque et résolument décalé qui choisit de faire, quoi qu’il se passe, quoi qu’il arrive. La pluie, loin de jouer les rabat-joie, devient un élément avec lequel composer. Alors, vaille que vaille, malgré les contretemps, il s’agit de ne jamais renoncer à s’amuser, à vibrer.
Tom Boccara, Gaëlle Coppée et Denis Michiels sont déjà sur scène lorsque le public entre dans la salle. Un peu empruntés, ils semblent eux-mêmes s’interroger sur leur présence. Derrière cette gaucherie affleure déjà un univers singulier. En mettant en commun leur imaginaire et leur pratique, ils mêlent jonglage, mime et pantomime dans une succession de tableaux où rien ne se déroule comme prévu. Les corps se dérobent, trébuchent, se plient à des logiques bancales. Leur écriture s’appuie sur un travail physique précis, nourri d’une attention constante aux maladresses, aux décalages, à ces moments où l’on ne rentre plus tout à fait dans la norme.
Sur fond de récit national détourné, ils déroulent une série de situations absurdes, peuplées de figures dégingandées et de gestes contrariés. L’humour, très présent, ne cherche pas l’effet mais s’installe dans un léger décalage, presque à froid. De cette accumulation naît une forme de poésie burlesque, où l’étrangeté devient un terrain de jeu. Le spectacle gagnerait sans doute à être resserré, mais il tient par la constance de son univers. Ce qui s’impose, c’est cette capacité à faire surgir du commun une étrangeté joyeuse, et à transformer l’inadéquation en force comique autant que sensible.
Niki de Saint Phalle comme terrain d’essai

Au CCN de Tours, Faire la nique d’Apolline Clavreuil et Marion Rozé, accompagnées au plateau de Vigga Sidénius Guldhammer et Pauline Rousseau, s’empare de la figure de Niki de Saint Phalle pour en proposer une traversée scénique. Il ne s’agit pas d’en faire une hagiographie, mais de mettre en résonance plusieurs de ses œuvres emblématiques – les Tirs, les Nanas, Hon ou encore le Jardin des Tarots – avec des préoccupations contemporaines, notamment autour des violences faites aux femmes, de la dénonciation du patriarcat et de la construction d’un geste artistique.
Sur le plateau, les quatre interprètes déploient une énergie débordante, parfois excessive. Elles investissent l’espace de manière frontale, enchaînent les séquences et construisent un terrain de jeu collectif où se mêlent adresses directes, images plastiques et élans performatifs. Cette vitalité imprime une dynamique immédiate, portée par un engagement physique constant. La relation au public fonctionne avec une efficacité redoutable, mais la profusion d’effets laisse apparaître une dramaturgie qui reste en surface.
Le spectacle avance par accumulation, juxtapose références et intentions sans toujours les développer. Certaines thématiques, liées notamment à l’histoire personnelle de l’artiste et à son rapport à la création, affleurent sans être pleinement explorées. Lorsque la figure de Niki de Saint Phalle s’incarne plus nettement dans une interview fondatrice sur sa vision créative et féminine, une autre densité apparaît, plus incarnée, comme si le spectacle trouvait alors un point d’ancrage intense et profond.
La proposition, bien que bancale, reste portée par un désir affirmé de plateau, qui s’empare d’une figure artistique pour en faire un espace de jeu et de confrontation. Un travail encore en devenir, qui gagnerait à affiner ses lignes, à élaguer les éléments superflus afin d’approfondir les réflexions portées par l’artiste sur l’art et la puissance du féminin.
Une enquête à partir d’une image

Avec Insomniaques, présenté à Thélème sur les bords de Loire, dans le cadre d’un co-accueil avec le service culturel de l’Université de Tours, Lou Simon déploie une forme hybride qui mêle récit documentaire, théâtre d’objet, marionnette et musique live. Le point de départ semble presque anodin. La question du sommeil, ou plutôt de son absence.. Arnold Mensah et Clémentine Pasgrimaud interpellent le public, recueillent des récits d’insomnie et des moyens d’y remédier, évoquent les leurs. À leurs côtés, la musicienne Mariama Diedhiou, présence magnétique au plateau, ponctue les paroles de frappes sèches.
Peu à peu, le récit bifurque. Il prend appui sur une soirée évoquée par les interprètes, chez un oncle historien, en présence d’une amie infirmière de nuit, passionnée par les archives photographiques de la Seconde Guerre mondiale. De là surgit une image, prise à Rouen en 1940. Elle devient le point de départ d’une enquête menée par ces deux figures. À partir de cette trace, le besoin de comprendre habite leur nuit afin d’élucider un massacre longtemps resté dans l’ombre, celui de civils noirs et de tirailleurs sénégalais exécutés par l’armée allemande le 9 juin 1940 dans les hauteurs de la ville. Comme à Chasselay ou Thiaroye, les hommes noirs, soldats ou non, furent regroupés puis fusillés.
La narration progresse par strates, entre enquête contemporaine et reconstitution fragmentaire. Le dispositif reste visible, les manipulations à vue, laissant affleurer les coutures du récit. Lou Simon construit une forme à la lisière du documentaire et du conte, où les objets deviennent supports de mémoire. Les interprètes habitent pleinement le plateau, tandis que la musique de Mariama Diedhiou ouvre des espaces sensibles et accompagne les bascules.
Le lien avec l’insomnie, point de départ du spectacle, s’efface progressivement au profit de la matière historique. Il n’est qu’un prétexte pour aborder ce qui résiste et empêche le repos. Le récit, écrit avec Karima El Kharraze, se déploie avec fluidité et parvient à faire émerger une mémoire enfouie. Si l’articulation entre les deux fils reste parfois fragile, l’ensemble tient par sa capacité à faire surgir, sans appuyer, des zones d’ombre et à leur donner une forme partageable.
Lagarce, au plus près des sensations

Pour finir la journée en beauté, au Théâtre Olympia, Suzie Baret-Fabry s’empare de L’Apprentissage de Jean-Luc Lagarce, texte peu monté qui suit le lent retour à la conscience d’un homme sorti du coma. Une renaissance progressive, faite de perceptions fragmentaires, de sensations retrouvées, d’une pensée qui tâtonne et se recompose. Pris entre l’immobilité de son corps et la lucidité de son esprit, le personnage nous entraîne dans un flux intérieur où se mêlent réflexions caustiques, souvenirs décalés et tentatives d’appréhension du monde.
La metteuse en scène choisit un dispositif fait de bric et de broc, qui ouvre sur un vaste espace d’imaginaire. Jeux d’ombres et de lumières, décalages, transformations à vue, d’un portant en potence à perfusion, d’un rideau de plastique translucide en toge, composent un paysage mouvant, où le plateau devient le prolongement des états du personnage. Cette suite d’images fait écho aux artistes avec lesquels elle a travaillé, de Samuel Achache à Silvia Costa, et aux références qui traversent son travail, de Lazare à François Tanguy. Des influences perceptibles, mais réinvesties dans une écriture personnelle, faite de contrastes et de déplacements, qui accompagne le monologue sans jamais l’illustrer frontalement.
Arthur Amard porte ce long monlogue avec une voix traînante, presque suspendue, qui épouse les reprises et les hésitations de l’écriture de Lagarce. Il se glisse dans ce corps empêché, tour à tour masse inerte, figure monumentale ou pantin manipulé. Autour de lui, les figures soignantes apparaissent comme des présences étranges, parfois décalées, contribuant à installer une forme d’irréalité. La mise en scène travaille la durée, étire le temps jusqu’à en faire une matière sensible. Certains passages pourraient être resserrés sans perdre en intensité, mais cette dilatation – qui peut paraitre excessive – fait écho à l’état psychique du personnage, à cette temporalité suspendue imposée par le corps.
Dans cette langue faite d’itérations et de reprises, Jean-Luc Lagarce laisse affleurer une réflexion plus large sur la maladie, sur la manière dont elle isole, met à distance, reconfigure les rapports aux autres. La proposition de Suzie Baret-Fabry, encore fraîche, trouve sa justesse, au plus près d’une expérience sensible, entre fragilité et lucidité.
Une édition dense et ouverte
La programmation sur trois jours se prolongeait avec Une chose vraie de Romain Gneouchev, Icône.s de Mathilde Panis autour de Marlon Brando, Fiction spéculative !, une création de Mathieu Barché inspirée de Donna Haraway ou encore Quand on dort on n’a pas faim d’Anthony Martine. Ces propositions élargissent le panorama et témoignent de la diversité des formes présentes.
Pour ses dix ans, le WET confirme sa place dans le paysage de l’émergence théâtrale. Le public répond présent, les professionnel·les circulent, et la Jeune Troupe affirme un regard attentif aux écritures contemporaines. Le festival continue ainsi d’offrir un espace où les formes se cherchent, se confrontent et se partagent.