Brûle ne sait pas vraiment qui il est, ni d’où il vient. D’une manière ou d’une autre, il a tout oublié de ce qui s’est passé avant d’émerger des cendres encore fumantes de quelque chose qui, depuis, a disparu. Amalgame de magma couronné de bois et de ce qui ressemble à s’y méprendre à l’idée d’un corps humain, Brûle est peut-être tout ce qui reste d’une vie anéantie. Espoir déchu ou monstre vengeur, la créature est alors plongée dans un univers à l’esthétique saisissante. Muriel Carpentier et son équipe mènent avec cette première création un projet captivant, entre installation plastique, théâtre d’objets et performance scénique.
Un paysage noir de suie

Un tas informe, presque organique, découpe de sa silhouette l’écran clair derrière lui. Lentement, comme une boule de papier qui se consumerait, un feu rougeoyant grignote sa surface à l’aide d’une projection vidéo. Ce qui ressemble à une fin signe en réalité le début du spectacle. Bientôt les braises vont s’apaiser, ne restera plus alors qu’un paysage noir de suie, un tableau désolé en contrastes de gris et de blanc. Par cette première image scénique, la compagnie Abysses – au nom fort à propos – établit un lien solide entre plateau et public. Pourtant rien de visiblement humain n’a encore eu lieu.
Lampes frontales sur la tête, les visages et les mains charbonneux, combinaisons de mineurs empoussiérées sur le dos, Pierre Lhenri et Muriel Carpentier émergent alors. Historiens d’un passé pas si lointain, ni tout à fait concernés ni vraiment étrangers, ils s’apprêtent à sonder les décombres qui les entourent. Sortes d’archéologues fouillant délicatement dans les sédiments du passé, les deux interprètes révèlent peu à peu un dispositif scénique aussi simple d’apparence que fascinant dans sa mise en œuvre.
Ainsi naît Brûle
Sous leurs doigts, une interminable feuille de papier glisse à l’horizontale, à la manière d’un tapis roulant actionné par une manivelle mécanique. Armées d’éclats de charbon, des mains noircissent la matière comme elles peindraient un tableau abstrait. Sur l’écran, une caméra diffuse en direct, par le dessus, cet étrange dessin en train de prendre forme. De l’amas cendré se détache l’esquisse d’une entité, laissant deviner un visage disproportionné surmonté de deux cornes.

Ainsi naît Brûle, monstre éponyme de ce conte surréaliste, dont l’écho en prises de vue réelles se projette déjà blanc sur noir sur deux écrans superposés. Derrière lui, la vidéo en direct du paysage papier continue de défiler depuis le plateau. Grâce à cet habile jeu de perspectives qu’elle déploie progressivement au gré des errances de son personnage, Muriel Carpentier s’amuse des illusions qui se façonnent entre les images et leur fabrication. Une recherche esthétique qui s’affirme par ailleurs dans un rapport essentiel au plateau, auquel la metteuse en scène revient toujours, liant avec pertinence l’ensemble des disciplines qu’elle convoque.
Étrangement familier
Pas question pour autant d’envisager la scène comme un espace de démonstration. Ici la manipulation, la performance ou l’installation n’ont pour but que de servir un même récit, qui lui-même ne s’impose pas tout à fait dans la narration. Avec une certaine quiétude, Brûle, de sa voix off grave et caverneuse, est son propre narrateur. Mais sur les débris d’une vie qu’il ne reconnaît pas, ne subsistent que les questions, les doutes et ce que le paysage alentour laisse de véritablement palpable.
Au public, en revanche, Muriel Carpentier et son équipe laissent quelques indices qu’elles disséminent ici et là. Des tasses de café qui débordent de ce liquide noir qui irrigue les veines des travailleurs acharnés, une assiette pleine d’une mélasse infâme, un clavier d’ordinateur à moitié fondu… Et si cette créature, terriblement attachante et étrangement familière, n’était finalement que le résultat de l’un des plus grands maux de notre siècle : le burn-out ?
À vrai dire, qu’importe, dans le fond, si la dramaturgie laisse la possibilité en suspens. L’essentiel réside bien moins dans la morale que dans ce que cette création propose en matière plastique, scénique et esthétique. Dans cette fusion des disciplines, cette première mise en scène trouve un équilibre envoûtant. Un travail à suivre avec attention.
Envoyé spécial à Dijon
Brûle de Muriel Carpentier
Théâtre Dijon Bourgogne dans le cadre du festival Théâtre en mai
Du 22 au 24 mai 2026
Durée 1h.
D’après une histoire écrite et mise en scène par Muriel Carpentier
Jeu et vidéo live – Pierre Lhenri, Muriel Carpentier
Aide à la mise en scène, dramaturgie et jeu – Clémence Laboureau
Vidéo et effets spéciaux – Lionel Thenadey, Muriel Carpentier
Écriture des poèmes et des textes – Emanuel Campo
Régie générale et vidéo – Guillaume Junot
Création et régie lumière – Lila Burdet
Création et régie son – Geoffroy Daguet
Mise en mouvement – Sanja Kosonen, Eider Nunes
Scénographie, costumes, accessoires, construction – Théo Vacheron, Naïma Valiente, Muriel Carpentier
Regards extérieurs – Collectif Mulupam, Eider Nunes, Erik Lorré