On pourrait croire leur silhouette absente de l’art occidental. Elle s’y niche pourtant partout, parfois dans les objets les plus anodins : un manche de couteau, les pieds d’une table coloniale. Sur le plateau de la MC93, Alice Diop raconte ce trouble en prenant place derrière un large bureau de bois où s’empilent notes et ouvrages — on distingue au loin le mot « Negro » sur la tranche de l’un, un peu plus loin la couverture des Trois femmes puissantes de Marie NDiaye. Presque immobile, elle lit L’Odyssée de la Vénus noire, laissant le texte se déployer sans artifice.
C’est à New York en 2022, durant une résidence, qu’elle découvre le poème en prose de Robin Coste Lewis. La découverte la bouleverse tant, qu’un an plus tard elle s’en saisit lors d’une Carte Blanche au Festival d’Automne à Paris. De cette première appropriation naît aujourd’hui une lecture-performance, où la narratrice se promène dans l’histoire de l’art, à la recherche des corps de femmes noires ignorés, effacés ou réduits à l’état d’objets.
Un souffle épique bienvenu
À quoi ressemble ce voyage ? Les textes de Robin Coste Lewis mettent en lumière un paradoxe tenace : dans les images qui ont façonné l’Occident, les mots « Vénus » et « Noire » ne se rencontrent jamais. Pourtant, une Vénus noire existe bel et bien quelque part dans l’histoire de la peinture, puissante, arquée, musclée, même si l’on ignore encore si l’image relève de la caricature ou du portrait sincère.
Dans cette Odyssée, cette figure indocile quitte peu à peu son cadre puis prend la mer pour retrouver les autres femmes noires. Leurs corps ont été effacés par la chrétienté qui les a tenues hors cadre, ou morcelés par la violence coloniale. Portée par quelques respirations musicales et un phrasé qui se cherche parfois, Alice Diop offre à ce texte dense un souffle épique par instants. Le voyage connaît des moments d’immobilité, mais il parvient à ouvrir un désir d’ailleurs et, en creux, un désir de mieux.
Le Voyage de la Vénus noire, d’après Robin Coste Lewis (Éditions Gallimard)
Du 19 au 30 novembre 2025 à la MC93 dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
Durée 1h10
Tournée
10 et 11 décembre 2025 à la Comédie de Valence
8 au 11 janvier 2026 à la Comédie de Genève
27 et 28 décembre au Centre Dramatique National d’Orléans
8 au 15 mai 2026 au Kunstenfestivaldesarts, à Bruxelles
18 au 21 mai 2026 au Wiener Festwochen, à Vienne
Conception d’Alice Diop
Avec Alice Diop
Traduction et collaboration artistique – Nicholas Elliott
Regard extérieur – Thierry Thieû Niang
Création lumière de Marie-Christine Soma
Accessoires – Lucie Basclet
Costumes by Lemaire
Répétitrice – Léa Boublil
Relecture traduction – Jean-Philippe Tessé
Décor,& technique – Les équipes de la MC93