Le plateau est vide. Un tapis bronze, légèrement métallique et réfléchissant, recouvre le sol. Les murs laissent apparaître la brique brute. Au plafond, des néons passent du rose à l’orangé puis au jaune, baignant l’espace dans une lumière uniforme, chaude, qui ne pardonne rien tant elle semble crue et acérée. Rien ne bouge. Un silence pesant, presque désagréable, s’installe, s’étire, jusqu’à devenir matière.
Puis, de trois quarts par rapport au public, Boris Charmatz entre en scène et traverse lentement le plateau. Il va se placer dans un coin, comme un cancre puni face au mur, comme un homme qui cherche à expulser quelque chose de lui, à se défaire d’un poids trop longtemps porté. Corps tendu, sans émettre le moindre son, il semble murmurer quelques incantations silencieuses. Puis commence à se déshabiller.
Le corps comme ultime refuge

D’abord les fesses bombées, les cuisses puissantes, tout muscle bandé. Chacun de ses gestes semble répondre à un rituel obscur, à une mécanique intérieure difficile à saisir. Se débarrassant de ses vêtements un à un, il se libère de tout, revient à son état de naissance, à l’essentiel. Totalement nu, un grand cœur noir dessiné sur le torse, une bulle de savon accrochée au bord des lèvres, il se présente face aux spectateurs et quelque chose, immédiatement, vacille. Le visage se crispe. Toute son attention paraît absorbée par cette bulle fragile qu’il maintient en équilibre, comme un funambule au bord de la chute. Il ne respire plus que par le nez, lutte pour préserver cette mince sphère translucide qui semble contenir encore quelque chose de lui-même.
Dans ce nouveau solo, qui prolonge le geste amorcé avec Somnole, où il sifflait durant toute la représentation, seul avec lui-même et ses démons, le chorégraphe poursuit son travail autour du souffle, du silence et d’un corps mis sous tension. Ici, tout semble ramené à l’apnée, à une respiration volontaire contrariée, à cette lutte discrète mais permanente avec l’air. Alors, le corps commence à parler.
Éphèbe, athlète, figure antique vacillante
Dans une tentative de se réapproprier ses émotions, son identité, le danseur et chorégraphe met sa maîtrise technique au service de son art et compose des figures qui évoquent les statues antiques, ces corps saisis dans le marbre qu’il semble vouloir remettre en mouvement, comme pour se prouver qu’il existe encore. Éphèbe, athlète, dieu grec déchu, il bande ses muscles dans des poses sculpturales avant que surgisse une autre matière, plus trouble, plus fragile. Rien ici ne se veut démonstratif ni décoratif.
Tout tend vers une quête intime, introspective, celle d’un soi enfoui dans une sombre mélancolie, presque dépressive. Sa nudité n’a rien de sexuel, elle ne cherche ni la provocation ni le scandale. Elle expose autre chose, une vulnérabilité à vif, la chair comme seul langage encore disponible quand aucun mot ne peut exprimer le désarroi.
Une danse de l’asphyxie

Peu à peu, Muette bascule vers une forme d’exorcisme. Les grimaces déforment le visage. Les doigts labourent la peau. Les mains glissent sur la sueur, fouillent les creux du ventre, traversent les zones érogènes dans des gestes parfois proches de l’onanisme ou de l’homoérotisme, mais aussitôt déplacés ailleurs, retournés contre eux-mêmes. Rien de charnel pourtant. Ce que Boris Charmatz donne à voir, ce sont moins des pulsions sexuelles qu’un corps cherchant désespérément à expulser ce qui l’encombre : l’angoisse, la mélancolie, le doute, une tristesse opaque qui ne dit pas son nom.
Le plus impressionnant reste peut-être le travail sur la respiration. Aucun mot n’est prononcé durant les cinquante minutes que dure le solo. Seuls résonnent les frottements de peau contre le sol, les glissements du corps, la sueur, les impacts sourds des chutes, les souffles retenus. On entend un homme lutter avec l’air, chercher dans l’apnée un espace limite, une petite mort, un endroit où disparaître quelques secondes avant de revenir.
La bouche grande ouverte, les yeux parfois révulsés, le visage tordu, il avance comme traversé par une douleur sourde, inexprimable. Le silence devient alors un vacarme intérieur jusqu’à saturer l’espace. Chaque contraction, chaque tremblement, chaque râle étouffé finit par produire une musique invisible.
Et soudain, au milieu de cette noirceur, quelque chose se libère. Non pas la joie. Plutôt une décharge vitale, presque animale. Comme si le danseur cherchait à faire le vide pour continuer à tenir debout, pour reprendre le chemin de son existence. Dans les derniers sursauts du corps, il ne reste plus qu’un homme qui tente de renaître de ses propres angoisses. Sidérant.
Envoyé spécial à Bruxelles
Muette de Boris Charmatz
Création
Kaaistudio’s dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts
du 21 au 24 mai 2026
durée 50 min
Tournée
10 au 12 juillet 2026 à l’ImPulsTanz – Kasino am Schwarzenberplatz à Vienne (Austria)
17 au 24 juillet 2026 au Tinel de la Chartreuse de Villeneuve les Avignon dans le cadre du Festival d’Avignon
2 au 4 octobre 2026 au Romaeuropa Festival – Mattatoio à Roma (Italy)
10 au 13 mars 2027 à Chaillot – Théâtre national de la Danse, Paris
Chorégraphie et interprétation – Boris Charmatz
Assistanat à la chorégraphie – Magali Caillet-Gajan
Lumière d’Yves Godin
Régie générale – Fabrice Le Fur