Le vent se lève dans la salle, du moins son bruissement, celui des feuilles agitées, de l’air qui s’engouffre dans des couloirs imaginaires. Il vrombit, gronde, prend de l’ampleur, gonfle, devient le moteur ronronnant d’une partition musicale signée Gerome Nox qui déborde hors scène et se déverse, de plus en plus entêtante, dans toute la salle.

Un ronflement puissant qui ne cesse de grossir, d’emporter tout, ou presque, sur son passage. Sur le plateau, pourtant, rien ne bouge encore. Trois gros ballons de pilates blanc nacré ponctuent l’espace, lui confèrent une densité singulière et soulignent les perspectives. Bien avant l’entrée des interprètes, tout est géométrique, plastique, habité.
Un danseur entre dans la danse
Brun, regard sombre, cheveux mi-longs, vêtu d’une tenue de sport bordeaux et de chaussettes roses, Alexandre Bachelard entre en scène et modifie l’équilibre. Pas de côté, bras tendu, mouvement transversal, il habite l’espace, en prend la mesure, en explore les contours. Frôlant les ballons, les contournant sans les regarder, chaque geste, chaque enchaînement, d’une précision au cordeau, joue avec les codes et s’amuse des frontières entre classique et contemporain, entre archives du corps et confrontation au temps présent.
Chez Michèle Murray, rien n’est laissé au hasard. Tout relève de la précision. Son écriture ne laisse aucune place à l’hésitation mais ouvre un vaste champ de variations, permettant à chaque interprète de s’approprier pleinement sa partition.
Trois corps, trois partitions
Dans ce cadre rigoureusement construit, le danseur libère pourtant sa propre énergie et sa propre histoire. Puis vient la rencontre et le partage. L’espace se reconfigure aussitôt. Le tableau prend d’autres couleurs, d’autres motifs. L’un après l’autre, Élisa Rouchon, en bleu et blanc, et Léo Gras, en rouge, s’invitent dans la ronde et l’habitent à leur manière.
Une pointe plus affûtée chez lui, une jambe plus tendue chez elle, une sensibilité distincte qui irrigue chaque phrase chorégraphique. Chacun son espace, chacun sa partition, parfois en écho, parfois en harmonie. Solos, duos et trios s’enchaînent. Les ballons deviennent terrain de jeu et transforment encore la composition. Celle-ci se fait presque ludique, sans jamais perdre de vue sa finalité, évoquer l’art comme une résistance silencieuse. En les déplaçant, les danseurs modifient l’espace, la perspective, recomposent sans cesse le tableau vivant.
La beauté comme acte de résistance

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Avec Burning the Days, Michèle Murray et ses interprètes peignent avec les corps. La chorégraphe basée à Montpellier a convoqué, dans son processus d’écriture, les toiles de Cy Twombly et de Joan Mitchell. Si leurs œuvres irriguent sa pensée, elle s’en détache pour inventer sa propre palette, sa propre manière de traiter la matière, le mouvement, le temps qui passe et qui brûle. De la danse classique à aujourd’hui, cette nouvelle pièce constitue un hommage vibrant à l’art sous toutes ses formes. Une proposition parfois cérébrale, mais où le corps finit toujours par l’emporter. Il s’impose. Puissant, aiguisé, virtuose.
C’est la force de cette pièce. L’écriture ciselée de Michèle Murray, toute en délicatesse, se trouve habitée, incarnée, déployée par des interprètes virtuoses. Une proposition sans compromis qui revendique la beauté, malgré la violence du monde, comme un acte de résistance.
Envoyé spécial à Tours
Burning the days de Michèle Murray
CCN de Tours dans le cadre du Festival Tours d’Horizons
création le 1er juin 2026
durée 50min
Concept & chorégraphie de Michèle Murray
Création & interprétation – Alexandre Bachelard, Léo Gras, Élisa Rouchon
Collaboration artistique – Maya Brosch
Costumes de Michèle Murray & Maya Brosch
Musique de Gerome Nox
Lumière de Catherine Noden