« Les premiers qui m’ont choisie sont les premiers à me mettre des bâtons dans les roues »
Julie Sanerot
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?
Julie Sanerot : Dans ce groupe des vingt-huit établissements concernés, je suis un peu la petite nouvelle. J’ai pris mes fonctions il y a seulement dix mois, avec une énergie immense, parce qu’il y avait un véritable enjeu à relancer cette scène nationale. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que ceux qui m’ont choisie pour mener ce projet sont aussi les premiers à me mettre des bâtons dans les roues. Ce gel constitue la troisième baisse budgétaire que j’encaisse depuis que je suis arrivée. C’est vertigineux.
Une nomination à la tête d’une scène nationale, ce n’est pas seulement la reconnaissance d’un parcours. Pendant plus de six mois, nous avons défendu un projet artistique, culturel, territorial, social et budgétaire devant un jury où siègent l’État et les collectivités. Nous sommes évalués sur notre capacité à porter un projet crédible, avec un budget sincère et un modèle économique équilibré. Cette exigence est parfaitement normale. Mais elle devrait être réciproque. Aujourd’hui, l’engagement de l’État a disparu. Il exige une responsabilité exemplaire de ses directrices et directeurs sans s’imposer à lui-même cette même exigence. Or nous avons besoin de stabilité pour construire un projet sur le temps long.
Le plus difficile, c’est que cette décision intervient au moment où la dynamique repart. En dix mois, les publics ont répondu présents aux nouveaux projets que nous proposons. Les réservations de la nouvelle saison progressent de 20 % par rapport aux années précédentes. La relance qu’on nous avait demandée est en marche, et c’est précisément au moment où elle commence à porter ses fruits qu’on nous casse les ailes.
Concrètement, de combien votre budget est-il amputé aujourd’hui ?
Julie Sanerot : La MAC représente un budget de cinq millions d’euros, hors gel. J’ai candidaté avec un budget précis, mais avant même ce gel, j’avais déjà subi deux premières baisses. Je travaille aujourd’hui avec 280 000 euros de moins que le budget sur lequel mon projet a été retenu. Si le gel est maintenu, ce sont 360 000 euros qui manqueront chaque année par rapport au budget de candidature. Ce n’est tout simplement plus le même projet.
Pouvez-vous revenir sur cette succession de baisses ?
Julie Sanerot : Le département du Val-de-Marne a d’abord diminué sa subvention de 150 000 euros juste avant que je sois nommée en mars 2025. En juillet, une nouvelle baisse de 13 000 euros est intervenue. Puis, début mai, le département a retiré 50 000 euros supplémentaires. En trois ans, nous avons perdu un quart de sa subvention.
La même semaine, début mai, l’État nous a annoncé une diminution de 3,5 %, soit 67 000 euros. En quelques jours, entre le département et l’État, nous avons perdu près de 120 000 euros.
Avec le bureau de l’association, nous avons longuement échangé. Les engagements étaient déjà pris, le nouveau projet venait d’être lancé. Il était hors de question d’annuler des spectacles. Nous avons donc accepté un déficit. C’était au début du mois de mai. Le gel est venu s’ajouter ensuite. Aujourd’hui, je ne peux plus creuser davantage ce déficit. Si cette décision est confirmée, cela reviendra, en ordre de grandeur, à supprimer entre six et huit spectacles.
Mais annuler des spectacles ne supprime pas les dépenses déjà engagées…
Julie Sanerot : Exactement. Les contrats sont signés. Une partie des dépenses restera due. Annuler aujourd’hui ne ferait donc pas disparaître le déficit. En revanche, cela supprimerait immédiatement un très grand nombre d’heures de travail pour les artistes et les techniciens intermittents.
Que faut-il faire aujourd’hui pour obtenir ce dégel et retrouver une véritable stabilité budgétaire ?
Julie Sanerot : Je suis prête à travailler avec les partenaires publics. Nous pouvons réfléchir ensemble à l’évolution de nos modèles, mais cela demande du temps, de l’anticipation et du dialogue. Apprendre une telle décision par la rumeur, au mois de juillet, alors que les budgets sont engagés, est d’une violence inouïe.
On m’a confié la mission de relancer un projet. Je vais le faire, mais il faut me laisser le temps de reconstruire cette dynamique. C’est à la puissance publique d’assurer cette stabilité et cette visibilité à moyen terme. Nous avons déjà traversé suffisamment d’incertitudes avec les échéances municipales. La continuité du service public doit avoir un sens. C’est avant tout une question de méthode.
Vous évoquiez aussi un travail de pédagogie auprès du grand public.
Julie Sanerot : Nous sommes des lieux de spectacle vivant, mais aussi des acteurs essentiels de nos territoires. La MAC est implantée dans un territoire complexe, passionnant, d’une immense diversité. Cette richesse se retrouve dans nos salles. Nous sommes un véritable outil du vivre-ensemble, et je continue à revendiquer cette expression.
Il faut aussi rappeler que derrière chaque spectacle se trouve tout un écosystème. Des artistes, des techniciens, mais aussi des imprimeurs, des transporteurs, des hôtels, des restaurateurs. Annuler une représentation, ce n’est pas seulement retirer un spectacle de l’affiche. C’est fragiliser toute une économie.
Il faut également expliquer qu’en supprimant ces heures de travail, on crée davantage de chômage et donc de nouvelles dépenses pour l’État. Ce ne sont pas de vraies économies.
Enfin, il y a la question de l’accès à la culture. Les subventions ne servent pas seulement à financer la création, elles permettent aussi aux spectateurs d’accéder à de grands spectacles à des tarifs abordables. Dès mon arrivée, on m’a demandé si j’allais augmenter les prix pour compenser les baisses. J’ai répondu non. Ce serait renoncer à notre mission de démocratisation culturelle. Sans soutien public, nous pourrions devenir un système entièrement privé, mais une place devrait alors être vendue à son coût réel, beaucoup plus élevé. Nous ne nous adresserions plus qu’à un public qui en a les moyens. Ce serait le début de la fin.
Croyez-vous encore possible de réinventer un modèle dans ces conditions ?
Julie Sanerot : Je crois à la diversification des ressources propres, mais je crois surtout à la mission de service public. Nous pouvons développer d’autres recettes, mais sans le soutien de la puissance publique, nous sommes condamnés.
Ce qui me donne encore de l’énergie, c’est que les artistes continuent de créer, que les équipes continuent de travailler et que le public est toujours plus nombreux. Ce qui me rend triste, en revanche, c’est que l’on ne parle aujourd’hui de la MAC qu’à travers ce gel budgétaire. Depuis dix mois, nous reconstruisons pourtant une dynamique qui commençait à porter ses fruits. Je connaissais les contraintes financières lorsque j’ai accepté cette direction, mais je n’imaginais pas que l’État, qui avait validé ce projet et son budget quelques mois plus tôt, puisse le remettre en cause aussi brutalement.



