Badjens, ou l’histoire de Zahra, 16 ans, qui brandit son foulard pour le bruler devant une foule de manifestants à Chiraz, en Iran. Le récit d’une militante héroïne à travers sa voix intérieure, qui nous rappelle que sa mère la surnommait Badjens. Un mot valise qui veut tout dire, « mauvais enfant », ou « mauvais genre ». Dans tous les cas, le malheur d’être née femme autant que la joie d’être celle par qui la révolution arrivera peut-être.
Un roman de Delphine Minoui à l’origine, qui s’apprête à devenir pièce. Roman, ou journal d’une jeune fille dérangée, politique au sens où son objet consiste à envoyer le réel brut au visage du spectateur. A l’image d’Erwin Piscator hier, ou de Yael Ronen aujourd’hui. Avec cette question toujours lancinante dans ce type de situations : comment faire théâtre d’un geste qui ne l’était pas ? Et comment mettre en scène la simplicité d’un flot de parole, aussi percutant soit-il ?
Une femme, des jeux

Une question à laquelle il était raisonnable d’imaginer que l’autrice, par ailleurs journaliste, allait trouver une réponse. Car c’est peu dire que la franco-iranienne impressionne. Prix Albert Londres en 2006 pour sa couverture de la guerre d’Irak, elle a aussi été le relai des printemps arabes, de la guerre civile syrienne et du mouvement « femmes, vie, liberté ». Alors oui, en matière de courage et de talent, elle plie le game.
Une intelligence qui se retrouve sur scène à l’image de son humilité. Presque nu, le plateau se présente habillé simplement d’un écran. Une toile blanche, surface de projection d’archives médiatiques ou d’images plus intimes, envoyées par les contacts de l’autrice restés en Iran. Un collage nécessaire aux Saint-Thomas, bien qu’il soit peut-être le seul point d’ombre du projet. Répétitifs, les films étouffent parfois ce qui éblouit et justement, fait théâtre.
Car au-delà de l’écran, ce sont des âmes dont le plateau s’habille. Celles de l’énergie communicatrice d’Alice Rahimi, aperçu dernièrement dans Qui a peur de Lysistrata. SPF filtrant les rayons du malheur, la comédienne habite toutes les femmes que Zahra est dans sa tête. Parce que c’est aussi là que réside la théâtralité du texte de Delphine Minoui. Chez elle, voix intérieure d’un personnage ne veut pas dire seul en scène monolithique. Au fil de sa pensée, Badjens est la militante, la petite fille, l’écolière… Toutes les femmes de sa vie, jusqu’au présent de cet Iran qui vacille sous les coups de ses bourreaux. En résulte du jeu en pagaille. Une centrifugeuse à émotions que Rahimi-Zahra habite en son centre. Immobile et tournoyante à la fois.
Une voix, du théâtre
Et puis l’insondable d’une voix. Celle d’Hura Mirshekari, qui chante en alternance avec Fiona Sanjabi. Originaire du Sistan-et-Balouchistan, région parmi les plus pauvres et marginalisées d’Iran, l’artiste protéiforme chante en sistani, dialecte de sa région. Courage au carré, alors, puisqu’elle agit ainsi en contre. Contre le pouvoir qui voudrait faire taire sa langue et avec elle, sa culture. Et contre ceux qui interdisent aux femmes de chanter seules devant des hommes. Sur scène, accompagnée des compositions de Renaud Satre, sa voix contre-carre l’énergie d’Alice Rahimi. Elle apporte le drame et la beauté que les mots seuls ne peuvent retranscrire. Un dernier apport qui termine ainsi de répondre à la question du théâtre. Ensemble, les faiseurs de Badjens inventent ce qu’Antonin Artaud appelait de ses vœux. « Un langage de gestes, de cris, de corps et de sons ».
Badjens, de Delphine Minoui
Théâtre 11 dans le cadre du Festival Off d’Avignon
Du 4 au 23 juillet
Durée 1h15
Texte, mise en scène et scénographie de Delphine Minoui
Avec Alice Rahimi
Chant – Hura Mirshekari et Fiona Sanjabi en alternance
Musique – Renaud Satre (N9nE)
Création musicale – Hura Mirsheraki, Fiona Sanjabi et Renaud Satre
Vidéo – Ralph Moussa
Lumières – Crystel Fastré (La Fabrique de Théâtre)
Régie – Julie Duquenoy



