Quel duo irrésistible ! Robes assorties, choucroutes rousse et blanche vissées sur le crâne, Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna s’approchent à l’avant d’un plateau qui a des airs de champ de bataille. Derrière elles, de petits tas de vêtements éparpillés au sol figurent les nombreux cadavres laissés par la guerre, dont il sera sans cesse question dans cette Lysistrata pourtant pleine d’humour. La faute aux humains qui vivraient avec la guerre tapie à l’intérieur du corps, et ne demanderaient qu’à la « vomir », la « chier » et l’« éternuer » à la moindre occasion.

C’est en lisant les Trois Guinées (1939) de Virginia Woolf que les deux dramaturges, comédiennes et chorégraphes se sont convaincues de la nécessité de réinterpréter ce mythe d’Aristophane, écrit en -411 et toujours d’actualité. Le poète grec y relate une grève du sexe organisé par les Athéniennes pour protester contre la guerre avec Sparte.
De ce mythe, Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna font une relecture acide, qui souligne sans cesse les liens entre l’éducation virile des hommes, l’infériorité supposée des femmes, et les guerres qui couvent partout dans le monde.
Une écriture merveilleuse
Le spectacle, qui alterne entre séquences de danse et de théâtre, doit beaucoup à l’écriture merveilleuse de MarDi (Marie Dilasser), qui souligne avec humour toute l’absurdité de la guerre – et de la culture viriliste qui la sous-tend. Certaines séquences font particulièrement mouche, comme cette femme au foyer, bébé sous le bras face à son mari partant au front : « J’espère que tu vas torturer tes ennemis et violer leurs enfants ! J’espère que tu vas donner ton nom à une avenue ou à un arrêt de bus ! » Ou lorsque le duo devise longuement et avec malice sur ce que font les « pays en paix », ressemblant à s’y méprendre aux agissements des « pays en guerre ».

Si cette Lysistrata démarre en fanfare, sa deuxième partie est malheureusement moins convaincante. Séquences parlées et dansées se succèdent sans véritable cohérence. À la virilité absurde des hommes est opposée une prétendue morale supérieure des femmes, qui « ne s’intéressent pas à la guerre parce qu’[elles] préfère[nt] laver leur linge ».
Plus acrobatique encore : les hommes, incarnés sur scène par un vilain personnage de dictateur masculiniste, prennent soudain conscience de la nécessité de changer et de « déconstruire » leur éducation. On ne demande qu’à croire à ce confortable retournement ! Et visiblement, les autrices du spectacle aussi, puisque ce dernier se clôt sur une longue prière adressée aux hommes, les enjoignant à prendre soin du monde… plutôt que de le détruire. Amen.
Qui a peur de Lysistrata ?, de MarDi (Marie Dilasser) d’après Aristophane
Théâtre Gérard Philippe – CDN de Saint-Denis
Du 12 au 22 février
Durée : 1h30.
De MarDi (Marie Dilasser)
Mise en scène et chorégraphie de Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna
Avec Jim Couturier, Ariane Derain, Antoine Ferron, Francisco Gil, Lisa Martinez, Maud Meunissier, Roser Montlló Guberna, Alice Rahimi, Brigitte Seth
Collaboration artistique : Emmanuelle Bischoff
Musique et vidéo : Hugues Laniesse
Scénographie : Roser Montlló Guberna, Brigitte Seth
Lumière : Guillaume Tesson
Costumes : Sylvette Dequest
Assistanat à la mise en scène : Gwennina Cloarec, Aliénor Suet