Dafne Bianchi © Néphélé

Dafne Bianchi : « Nous dansons grâce aux femmes qui nous ont précédées »

Née sur les rives du lac de Côme et venue à Paris pour se former aux danses urbaines, la chorégraphe crée avec sa sœur Anaïs Mauri La Breva, premier duo où la mémoire des femmes de leur lignée devient mouvement. Les deux interprètes en donnent un extrait à Avignon, du 8 au 12 juillet, dans la cadre de La Belle Scène Saint-Denis, portée par le Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France.
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Comment la danse s’est-elle imposée à vous comme une évidence ?

Dafne Bianchi : Je viens d’un village de trois mille habitants posé sur le lac de Côme, entre les Alpes et l’eau. Il n’y avait que l’école primaire, si bien que pour la suite de ma scolarité, ma mère, qui m’a eue très jeune, me conduisait chaque jour dans la ville voisine. Dans sa Fiat 500 verte, nous chantions à tue-tête nos playlists enregistrées sur cassette. La musique a toujours été un lien puissant entre nous. Un jour de pluie, un éboulement a coupé la route, et en cherchant un autre chemin, nous sommes tombées par hasard sur une petite école de danse, Dance Mania. Nous y avons pris nos premiers cours ensemble, et ce fut un coup de foudre.

La danse nous a rapprochées, et ma mère s’est passionnée, autant que moi, pour la culture hip-hop. Nous roulions désormais jusqu’à Rome, Milan ou Venise pour suivre des workshops. Lors de l’un d’eux, un danseur français m’a glissé que je devais absolument rejoindre Paris et la Juste Debout School. J’ai su aussitôt que ma place était là-bas. Ma mère m’a seulement demandé de finir le lycée. À dix-huit ans, je suis partie car l’Italie, à l’époque, offrait peu de chemins à une danseuse sans statut.

Quelle a été votre formation ?
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Dafne Bianchi : J’ai suivi ses conseils et intégré la Juste Debout School, où j’ai été formée pendant trois ans au hip-hop et à ses différents styles. En fréquentant la scène underground, j’ai découvert le dancehall, qui m’a happée par son ADN organique, son rapport au rythme et qu’il se danse en communion avec les autres. J’ai ensuite jugé des battles, beaucoup voyagé pour donner des workshops, avant de me tourner vers le milieu commercial. J’ai dansé pour des marques, participé à la comédie musicale Les Trois Mousquetaires et collaboré avec des artistes comme Madonna.

Après le confinement, j’ai ressenti le besoin de porter des messages sur un plateau plutôt que d’évoluer dans cet univers pailleté qui me semblait superficiel. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Sandrine Lescourant. J’ai joué dans cinq de ses spectacles, avec le sentiment d’avoir enfin trouvé ma place. En 2024, j’ai rejoint le programme IADU, porté par La Villette et la Fondation de France. Dans la foulée, j’ai fondé ma compagnie, Néphélé, où est née cette première pièce. Je travaille déjà au montage de la deuxième.

Quelles rencontres ont nourri votre écriture et votre danse ?

Dafne Bianchi : Bruce Ykanji a beaucoup compté. Ce danseur de popping – style de danse urbaine dont le principe de base est la contraction et la décontraction des muscles en rythme – a été une sorte de mentor pendant mes années à la Juste Debout School. J’ai été saisie par sa manière de mettre une technique très précise au service de ce qu’il avait à dire. Il m’a appris à enfreindre les règles, à inventer ma propre signature à partir de tout ce que je maîtrisais.

Il y a eu bien évidemment Sandrine Lescourant, puis Yaman Okur, avec lesquels j’ai dansé sur un concert symphonique à Dresde. Cette expérience m’a appris l’endroit du corps que la musique en direct fait vibrer. Je partage aussi ma vie avec une personne qui travaille dans la musique, et entendre composer à la maison a infusé dans mon art sans que je n’y prenne garde. Et puis il y a mon inspiration numéro un, ma petite sœur.

Elle danse avec vous dans La Breva.

Dafne Bianchi : Elle est sur le plateau avec moi. Sa détermination, sa force et sa douceur m’impressionnent.

Que vous a transmis Sandrine Lescourant ?
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Dafne Bianchi : Tellement de choses. Elle m’a surtout permis de me sentir vue, d’exister pleinement, de reconnaître la juste valeur de mon art. Elle m’a montré que je pouvais chanter sur scène, y prendre la parole, alors que je m’en croyais incapable. Et puis Elle m’a aussi rappelé l’importance de réinvestir la communauté du hip-hop, d’aller vers des espaces où l’accès à la culture n’a rien d’évident.

Nous avons beaucoup travaillé en établissements pénitentiaires, en hôpitaux psychiatriques, auprès d’enfants en situation de handicap ou dans des foyers d’accueil d’urgence. Voir le pouvoir libérateur de l’art à l’œuvre, regarder des personnes éclore, sont des expériences que je porterai longtemps. Avec ma compagnie, je veux multiplier ces actions de médiation.

Quelle est la genèse de La Breva, et qu’est-ce qui a nourri le geste chorégraphique ?

Dafne Bianchi : Au début, il y avait simplement l’envie de créer avec ma petite sœur, elle aussi est interprète pour de nombreux chorégraphes. Nous avions partagé des battles, mais jamais une création. Nous sommes donc reparties dans notre maison natale, au bord du lac de Côme. Ce retour nous a aussi permis de mesurer combien notre rapport à l’Italie diffère. Ma sœur a quitté le pays après l’école primaire, tandis que j’y ai grandi. Treize années nous séparent, et nous n’avons pas traversé cette histoire au même moment.

Dans la maison, nous avons retrouvé des cartons, des photos, des bobines, des VHS, et compris qu’un héritage muet s’était noué quelque part dans nos corps. Il y avait aussi une forme de déracinement. En revenant, nous avons retrouvé un village resté identique depuis que nous l’avions quitté, tandis que nous avions, en quinze ans, profondément changé. Nous ne nous sentons pas tout à fait chez nous en France, même si c’est notre pays de cœur, et un décalage s’est creusé avec le village.

Le sentiment d’être à la maison ne tient pas à un lieu, mais à ces petits riens qui surgissent entre nous, comme nos dimanches autour d’un café à nous souvenir. Cette géographie-là, nous la transportons partout. Nous voulions aussi honorer le patrimoine des petits villages italiens. C’est pourquoi nous accueillons le public en préparant un café, comme un prolongement de cette transmission orale qui nous est chère. Nous chantons également une comptine dans notre dialecte, dont nous avons cherché ensemble les origines.

La transmission semble irriguer tout votre travail.
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Dafne Bianchi : Elle compte énormément. Je transmets depuis mes quinze ans, c’est presque une vocation. J’aime fournir aux gens les outils pour trouver leur propre façon de bouger, mettre la technique au service de ce qu’ils ont à dire. La danse devient alors un exutoire, une manière de se relier à soi et de comprendre à quel point nous nous ressemblons davantage que nous le croyons.

Ma manière de transmettre fonctionne de façon horizontale. J’aime réunir des groupes hétérogènes, voir naître des échanges entre des personnes que rien ne destinait à se rencontrer. Cela bouscule les clichés et confronte chacun à ses certitudes. C’est un fil rouge depuis mes débuts, que nous poursuivons avec la compagnie grâce à nos théâtres partenaires.

Comment avez-vous travaillé au plateau avec votre sœur, et comment s’est écrite la pièce ?

Dafne Bianchi : Le travail s’est construit très naturellement. Je serais incapable de dire qui a fait quoi, tant le processus s’est déroulé dans une grande douceur. Le plus exigeant fut la musique, qui devient presque une troisième interprète. Nous avons confié à Wobé, qui compose la musique, un travail vertigineux, puisque la partition naît uniquement d’enregistrements. Des voix de notre enfance, de nos parents, de nos grands-mères, extraites des VHS, mais aussi des sons captés au dictaphone dans notre village, l’ambiance du bar emblématique où se jouent des parties de cartes très disputées, les légendes autour de la Breva, ce vent qui souffle chez nous au printemps et annonce le beau temps. Autrefois, il signalait l’arrivée des poissons aux pêcheurs.

La pièce se déploie en trois temps. Dans le premier, la musique provient des sons de la nature, du vent et du lac, que nous venons rythmer avec nos corps, car notre ADN reste profondément hip-hop même si l’écriture est irriguée de danse contemporaine. Ma sœur vient du krump, moi du hip-hop. Le deuxième temps se fait plus rythmique, et nos chorégraphies partent de photos retrouvées, retranscrites chacune dans notre langage. Le troisième devient plus nostalgique. Nous avons demandé à notre mère d’enregistrer un texte sur l’héritage, autour d’une balançoire de notre jardin familial, la sienne d’abord, la mienne ensuite, puis celle de ma sœur. La danse s’y fait plus tendre, à l’image de notre lien très fusionnel. Je ne voulais surtout pas d’une pièce mélancolique, mais d’une pièce pleine de vie, capable de rappeler que nous portons en nous des souvenirs heureux qui, lorsqu’ils ressurgissent, nous transportent ailleurs et nous réconfortent.

Vous préparez déjà une deuxième création. Quel en sera le sujet ?
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Dafne Bianchi : Elle s’appellera À Ciel Ouvert. Tout est parti d’une rencontre fulgurante, lors d’une session de médiation à la prison des Baumettes, avec un homme nommé Yoan. Dès le premier regard, il y a eu une reconnaissance mutuelle. Une amitié très forte est née, qui s’est prolongée à sa sortie. Nous avons décidé de bâtir une pièce à partir de nos deux récits autobiographiques, des sujets de société qui nous traversent différemment, la violence, la culpabilité. Tout semblait nous condamner à ne jamais nous croiser, et pourtant nos parcours se répondent en de nombreux points. Je serai accompagnée d’une autrice et d’un metteur en scène, pour honorer l’histoire de Yoan. Il sera lui aussi sur le plateau.

Vous retrouverez bientôt Avignon.

Dafne Bianchi : J’y étais déjà venue avec Sandrine, mais je suis aujourd’hui très heureuse de la manière dont la pièce est accueillie. Le soutien d’Emmanuelle Jouan et de toute l’équipe du Théâtre Louis Aragon compte énormément. Si tous les partenaires agissaient ainsi, le secteur se porterait infiniment mieux.


La Breva de Dafne Bianchi
Programme 1 de La Belle Scène Saint-Denis dans le cadre du Festival Off Avignon
du 8 au 12 juillet 2026

Tournée
8 août 2026 à Locqueltas, dans le cadre du Festival Les 3 P’tits Ours
14 novembre 2026 au Théâtre Jean François Voguet – Fontenay-sous-Bois, dans le cadre du Festival Kalypso
18 au 21 novembre 2026 à La Villette – Paris, dans le cadre de STEP et du dispositif Initiatives d’Artistes en Danses Urbaines (IADU)
13 mars 2027 au Morteau
1er et 2 avril 2027 au Théâtre L’étoile du Nord – Paris, dans le cadre du Festival Immersion Danse
30 avril 2027 à l’Espace Germinal – Fosses

Chorégraphie  deDafne Bianchi
AvecDafne Bianchi et Anaïs Mauri
Regards extérieurs – Sandrine Lescourant et Mehdi Baki
Compositeur musical – Wobé
Créatrice lumières – Zoé Ritchie
Régisseuse lumières – Zoé Ritchie ou Célia Halard

Bande-annonce de La Breva de Dafne Bianchi © Néhpélé


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