Doléances © Pascal Gély

Doléances : Petit précis de populisme théâtral

Stanislas Roquette revient sur la séquence politique post-gilets jaunes et les cahiers de doléances qui en ont découlé. Une farce militante mal dégrossie qui vire au populisme de circonstance.
Ecouter cet article

Comme la documentariste Hélène Desplanques, Stanislas Roquette aborde la question des cahiers de doléances instaurés par Emmanuel Macron. Une tentative théâtrale intrigante qui aurait pu participer aux débats électoraux à venir. Peut-être même contribuer à remettre à l’heure les pendules déréglées de la démocratie française. Sauf que le manque de recul du metteur en scène et l’absence de transformation du réel dont pâtit la pièce lui fait coller des œillères à ses spectateurs. A laisser la colère l’emporter, l’artiste s’éclipse sous le costume du militant. Or, ainsi que le démontre l’histoire du Théâtre de l’Opprimé ou était présentée la pièce à Paris, c’est que l’un des enjeux du Théâtre est justement de dire pour éclairer. A ceci près que dire n’est pas seriner et questionner n’est pas moquer. Pas plus que se placer aux côtés du peuple n’oblige au populisme.

Débat ou es-tu ?
Doléances © Pascal Gély

Tombée dans l’écueil du militantisme bas du front, la pièce déroule en effet tous les classiques des mauvais chansonniers d’antan. Emmanuel Macron devient ainsi sur scène un politicien de papier au visage incarné par un masque grotesque. A l’image des caricatures syndicalistes des années 30, l’homme de pouvoir a le sourire carnassier et le regard coupant. Et pourquoi pas, si ce n’est que sans discours qui l’accompagne, le masque devient couvercle posé sur la casserole du débat. Étouffé dans l’œuf, celui-ci est remplacé par la répétition doloriste des écritures du peuple. Celles-ci, couchées sur les cahiers de doléances, sont le texte de la pièce. Une bonne idée, sauf qu’à refuser de les questionner, Stanislas Roquette en fait une parole d’Evangile. Tout comme la posture présidentielle, qu’il ne problématise pas, faisant de la pièce une farce ou s’opposent gentils et méchant.

Échec et mat

Autant de subterfuges qui caressent le spectateur dans le sens de sa pensée, acquise à la cause d’une France martyrisée. Pire, sous couvert d’être du peuple et de vouloir le protéger, le metteur en scène se rit incidemment de celui-ci. Sur scène, Nedjma Berchiche, Marc Lamigeon et Emmanuelle Ramu se présentent comme Les Vamps. Fichus sur la tête, mâchoire prognathe et accent bourguignon, ils sont l’incarnation de la condescendance crasse de l’intelligentsia. Ou le symbole de l’incapacité de certains à montrer le peuple sans le réduire à son image d’Épinal.

En 1789, le vide dans lequel Louis XVI a laissé tomber la parole du peuple recueillie dans ses cahiers participera à construire les fondations de la Révolution. En 2018, le même comportement pyromane d’Emmanuel Macron n’engendrera qu’un mouvement maté dès sa naissance. La troupe espérait peut-être ici en rallumer les braises. Mais à ne parler qu’à leurs amis, les militants du jour ne réunissent pas les conditions d’un rassemblement susceptible d’engendrer l’horizon d’une colère féconde.


Doléances, de Stanislas Roquette
Théâtre du Train Bleu dans le cadre du Festival Off Avignon
Du 4 au 23 juillet
Durée 1h20

Mise en scène – Stanislas Roquette
Interprétation – Nedjma Berchiche, Marc Lamigeon, Emmanuelle Ramu
Collaboration artistique – Alexis Leprince
Vidéo – Victor HADRIEN
Lumière – Clément Balcon
Musique – Daniele Guaschino

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

1 Comment Laisser un commentaire

  1. Vous avez parfaitement le droit de ne pas aimer notre spectacle. Vous pouvez contester sa forme, sa dramaturgie, son esthétique ou même ses choix de mise en scène. C’est le rôle de la critique.

    En revanche, je suis plus surpris par la manière dont vous semblez considérer que le simple fait de donner à entendre les cahiers de doléances relèverait du «  populisme » ou d’un « militantisme bas du front ». Ces textes n’ont pas été écrits par des auteurs engagés cherchant à convaincre un public : ils ont été rédigés par des milliers de citoyens à la demande même de l’État, dans le cadre du Grand Débat national.

    Notre travail ne consiste pas à transformer ces paroles en Évangile, mais à leur redonner une visibilité que le débat public leur a largement retirée après les avoir sollicitées. Les porter sur une scène n’interdit ni la distance critique, ni la réflexion. Au contraire, c’est précisément reconnaître qu’elles méritent d’être entendues.

    Vous écrivez que notre spectacle empêche le débat. Je pourrais soutenir l’inverse : qualifier d’emblée ces paroles de « populistes » ou de « doloristes » revient à les disqualifier avant même qu’elles puissent être discutées. C’est peut-être là que le débat se ferme.

    Je trouve cela d’autant plus paradoxal que vous rappelez vous-même l’histoire des cahiers de doléances de 1789 et la nécessité, pour une démocratie, d’entendre la parole de celles et ceux qui se sentent oubliés. C’est précisément cette question que le spectacle tente de poser : que devient une démocratie lorsqu’elle invite les citoyens à parler, puis laisse leurs paroles s’effacer de l’espace public ?
    Nous nous sommes amusés à caractériser certains personnages en forçant le trait pour permettre parfois de bien différencier les paroles , certaines sont très clivantes et nous n’avons pas édulcoré leur propos. Aucune condescendance, mais un point de vue sans doute.

    On peut contester notre réponse artistique. Mais réduire cette tentative à une « farce militante » ou à du « populisme » revient, me semble-t-il, à refermer trop vite une discussion dont notre société a pourtant besoin.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.