© Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Dans Rumba, David Murgia salue les saints modernes

Après Laïka et Pueblo, le comédien boucle avec cette pièce une trilogie sur la précarité sociale, écrite et mise en scène par Ascanio Celestini. Un troisième volet de haute volée, dans un théâtre du dépouillement qui fait résonner la force des mots.
14 janvier 2026
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Rares sont les spectacles qui vous attrapent dès les premières secondes pour ne plus jamais vous lâcher. C’est le cas de Rumba qui, dans la pénombre et à travers la voix de David Murgia, parvient en quelques mots à happer l’attention. En guise d’introduction, l’auteur et metteur en scène Ascanio Celestini ouvre ainsi une spirale poétique comme on déballe la boîte de Pandore. Sur son plateau, à peine habité des instruments de Philippe Orivel et d’un portant duquel pend un rideau rouge, il s’apprête à fabriquer son théâtre. Un art pauvre d’apparence, d’une immense richesse intérieure, à l’image de cette pièce que les deux personnages disent répéter sur le parking d’un supermarché.

Qui reconnaîtra les saints ?
© Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Devenue l’antre de la misère sociale, cette étendue bétonnée est le lieu parfait pour raconter l’histoire de François d’Assise, bien avant qu’on fasse de lui un saint. Là, aux portes d’un monde capitaliste dans lequel ils n’ont aucun beau rôle à jouer, se retrouvent celles et ceux que la société met à la marge. Ici se croisent les destins des étrangers, des malades, des analphabètes et des désespérés. En somme, tous les pas-vraiment-comme-il-faut condamnés à la précarité pour n’avoir pas trouvé leur place parmi leurs semblables. C’est leur histoire qu’il s’agit de raconter, comme une nécessité de faire vivre par les mots ceux dont on préfère oublier l’existence.

Ils n’ont que faire de cet homme qui, huit cents ans plus tôt, renonçait au confort bourgeois dans lequel il était né pour embrasser la pauvreté. Leurs chemins de vie ont beau avoir beaucoup en commun, ceux-ci vivent dans une époque qui ne reconnaît plus les saints. Ceux qui vivent malgré tout, ceux qui s’effacent, ceux qui luttent et dont les combats intimes restent souvent nuls aux yeux du monde. D’un siècle à l’autre, la complexité dramaturgique qui se met en place dans Rumba est un régal et prend, dans l’interprétation implacable de David Murgia, une ampleur et une pertinence qui se dévoilent progressivement.

En attendant…
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Imaginée comme un duo entre le comédien et Philippe Orivel qui l’accompagne en musique, cette pièce instaure un rapport d’intimité rare entre scène et salle. D’abord parce que le public présent se substitue aux spectateurs absents que les deux personnages attendent. Ces pèlerins qui, à la manière d’un Godot, ne viendront peut-être jamais écouter l’histoire préparée pour eux. Il faut pourtant que quelqu’un entende ce récit, c’est sans doute la meilleure raison de faire du théâtre. Ensuite, parce que s’immiscer entre ces deux hommes, c’est entrer dans une chambre d’écho de notre espèce sociale, quelles que soient nos sensibilités.

Sans imposer de lecture à sens unique, Rumba suggère, par la poésie, des images que les spectateurs complètent malgré eux de leur vécu, leurs angoisses, leurs sentiments ou leurs opinions. Dès lors, difficile de se soustraire au constat sans appel qui se dresse face à eux. Qui peut se targuer d’être absolument irréprochable, quand il s’agit de considérer son prochain ? Mais l’heure n’est pas à ce procès, elle est à l’hommage rendu aux invisibles du quotidien, ceux dont les existences sont sacrifiées sur l’autel de la norme et du libéralisme.

Simple et puissant

Si l’histoire de François d’Assise ne trouvera pas son auditoire, celle de ces saints modernes est vibrante dans sa prétendue simplicité. Ascanio Celestini ne pare sa pièce d’aucun effet inutile et se tient à distance de toute prétention moralisatrice. Son geste artistique est aussi délicat qu’il se révèle finalement puissant et politique, aussi parce que la forme qu’il lui donne rejoint comme une évidence le propos qu’il développe. Rares sont les spectacles qui vous attrapent dès les premières secondes pour ne plus jamais vous lâcher. C’est le cas de Rumba.

Envoyé spécial à Marseille

Rumba – L’âne et le bœuf de la crèche de Saint François sur le parking du supermarché d’Ascanio Celestini
Créé le 28 novembre 2025 au Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Vu au Théâtre Joliette – Marseille
Du 13 au 17 janvier 2026
Durée 1h45.

Tournée
21 au 24 janvier 2026 au Théâtre de Namur
26 janvier 2026 au Centre Culturel de Soumagne
6 février 2026 à Arrêt 59 – Péruwelz
11 février 2026 au Centre Culturel de Ciney
12 février 2026 au Centre Culturel de Verviers
13 février 2026 au Centre Culturel de Seraing
17 au 21 février 2026 à La Maison des Métallos – Paris
12 mars 2026 au Centre Culturel de Soignies
13 mars 2026 Marche-en-Famenne Centre Culturel MCFA
4 au 25 juillet 2026 : Théâtre des Doms, dans le cadre du Festival Off Avignon

Texte & mise en scène d’Ascanio Celestini
Avec David Murgia & Philippe Orivel (musique)
Création musicale de Gianluca Casadei
Régie technique – Philippe Kariger

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