© Jean-Louis Fernandez

Avec Le Mauvais Sort, Céline Champinot compose sur les ruines du monde

Après Juliette et Roméo sont morts, l’autrice et metteuse en scène poursuit son cycle L’Amour et l’Occident avec cette nouvelle création au Théâtre des 13 vents. Un cabaret de l'étrange sur une brèche ouverte entre l’amour et la mort.
12 décembre 2025
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On le devine à la lueur blafarde d’une issue de secours restée allumée, le feu qui a consumé l’espace au plateau est désormais éteint. Du petit théâtre ravagé par les flammes, ne restent que quelques tables et chaises à demi détruites, tournées vers une petite scène aux rideaux calcinés, portant les séquelles encore visibles d’une tragédie pour l’heure inconnue. La scénographie d’Émilie Roy déploie ses espaces en diagonale, ouvrant une perspective de l’avant-scène – où semblent subsister les fantômes d’un public disparu – jusqu’au lointain, sans s’affirmer dans un rapport frontal.

Sur les cendres noires d’une petite salle peut-être perdue au fin fond d’une ruelle, quatre personnages hauts en couleurs s’apprêtent à convoquer la force du théâtre comme canaliseur de pulsions ou exhausteur de désirs. De tour de chant en numéro de music-hall, Le Mauvais Sort prend une allure de premier cabaret après la fin du monde. Là où tout pourrait se réécrire, ressort surtout une humanité aux instincts débridés, concentré d’intensité des sociétés qui sont les nôtres.

Jouer à regarder
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D’entrée, Céline Champinot attribue aux spectateurs un rôle essentiel à la dramaturgie – qu’elle partage avec Élise Bernard –, leur donnant à voir un spectacle qui ne leur est pas adressé. Comme un espace rituel destiné à invoquer des spectres, la petite scène reconstituée prend peu à peu vie. Autour d’elle gravitent une journaliste, un policier et une vedette, acteurs malgré eux d’une fantasmagorie orchestrée par un docteur aux vêtements aussi rouges que les braises encore chaudes suggérées par les lumières de Claire Gondrexon

Identifiés par des costumes extra-ordinaires signés Antonin Fassio, les personnages s’affairent à reproduire à l’extrême les figures dont ils s’inspirent. Face aux chaises vides et bancales qui composent leur public invisible, ils se retrouvent avant tout à jouer pour eux-mêmes, comme des enfants ravivant les merveilles d’une malle oubliée. Dans l’écriture, c’est le silence et ses échos – brillamment sonorisés par Raphaël Mouterde – qui leur répondent.

En ce soir de première, pourtant, une toute autre dimension s’est révélée devant des spectateurs particulièrement réactifs, impliqués dans les rires et les applaudissements comme s’ils étaient les destinataires directs des numéros présentés. Dans cet enthousiasme se dévoile en réalité tout un pan de la dramaturgie de la pièce. Par-delà le théâtre vécu ici comme un fantasme perdu, aux musiques dissonantes et aux traits grossis, c’est la société du spectacle, du pouvoir et du capital, vouée à la catastrophe, que l’on moque sans pouvoir s’en affranchir.

Réalités
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Toutefois, Le Mauvais Sort n’impose ni morale, ni récit. C’est d’ailleurs dans l’entremêlement des réalités et des lignes narratives qu’il se dessine véritablement. En multipliant les axes de regard, les adresses et les espaces de jeu, Céline Champinot superpose les possibles et sème volontairement le trouble. Elle passe ainsi, par l’expérience plutôt que par le commentaire, de l’amour passionnel aux pulsions sexuelles ou mortifères, en passant par la pop culture, le joug du capitalisme et leurs dérives. Difficile, dès lors, de se satisfaire d’une unique lecture, quand c’est précisément dans la confusion que se dépeint notre monde.

Dans cette atmosphère de l’étrange, tout repose sur les quatre artistes à qui la metteuse en scène confie son cabaret. Zakary Bairi, Anaïs Gournay, Cléa Laizé et Julien Villa sont les garants d’une partition de jeu complexe, dont chacun s’empare haut la main. Tour à tour victime et bourreau, objet de haine et de désir, ils livrent une interprétation joliment nuancée, dont les curseurs s’adaptent avec justesse au fil de la représentation.

Ce que peut encore le théâtre

Cette création est de celles qui ne souffrent pas l’indécision. C’est dans l’affirmation pleine et entière de son esthétique et de ses intentions qu’elle trouve tout son sens. Quel que soit le niveau de réalité dans lequel il prend forme, le théâtre a ainsi en lui les clés pour révéler le monde à défaut de le soigner. Sans faire de concession sur les registres pourtant contradictoires avec lesquels elle compose, Céline Champinot trace alors un chemin qui mène doucement vers une catharsis aussi triviale que bienvenue.


Le Mauvais Sort de Céline Champinot
Théâtre des 13 vents– Montpellier
Du 11 au 18 décembre 2025
Durée 1h40.

Tournée
7 au 10 janvier 2026 au
Studio-Théâtre de Vitry
13 au 16 janvier 2026 au Théâtre de la Manufacture – Nancy

Texte et mise en scène : Céline Champinot
Avec : Zakary Bairi, Anaïs Gournay, Cléa Laizé, Julien Villa
Scénographie : Émilie Roy
Lumière : Claire Gondrexon
Costumes : Antonin Fassio
Son : Raphaël Mouterde
Dramaturgie : Elise Bernard
Arrangements musique : Antoine Girard
Collaboration maquillage : Rébecca Chaillon
Confection costumes : Marie Delphin et Catherine Sardi, atelier costumes du Théâtre des 13 vents
Construction : François Fauvel, la Fonderie
Trombone : Aloïs Benoit
Stagiaires mise en scène : Salomé Baumgartner, Lucie Bonnefoy

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