Abattoir-abattoir de Daniel C. J. Lexandra par Gabor Pinter
Abattoir-abattoir de Daniel C. J. Lexandra par Gabor Pinter ©Tuong-Vi Nguyen

Aux singuliers : Théâtres pluriels

Qui dit mois de juin dit fin de saison pour nos théâtres, mais aussi pour la "jeune troupe" de La Colline, Théâtre National. L’occasion de découvrir le fruit d’un an de travail.
Ecouter cet article

Six personnages en quête d’auteur. C’est ainsi que pourrait se résumer Aux singuliers, le cycle de représentations imaginé par le Théâtre de La Colline pour présenter le travail de sa « jeune troupe ». Des protégés de l’institution, mais surtout des comédien.ne.s, qui arpentent les couloirs du théâtre, participent à sa vie, ses représentations et ses actions depuis le début de la saison. Comme une école, mais celle de la pratique, imaginée par Wajdi Mouawad, directeur des lieux, au lendemain des trois mois d’occupation de La Colline en 2021 par des étudiants. Trois jeunes femmes et autant de jeunes hommes de moins de trente ans, sélectionnés sans C.V ni lettre de motivation. Au talent.

La Petite Vie de Pierre-Joseph Dracque de Valentin Gicqueau par Tim Rousseau © Tuong-Vi Nguyen
La Petite Vie de Pierre-Joseph Dracque de Valentin Gicqueau par Tim Rousseau © Tuong-Vi Nguyen

Puis vient le mois de juin. Celui qui rimait à l’école avec bulletins, félicitations ou redoublements. Mais ici, rien de tout ça. La joie, seulement, de découvrir le travail de ces comédiens aux parcours singuliers. Joie d’autant plus grande qu’à chacun·e d’eux a été associé un texte, lui aussi sélectionné pour l’occasion parmi ceux envoyés par de jeunes auteurs. Une découverte en double, donc, du jeu et des plumes aux styles et aux gestes encore peu connus, le temps d’une quinzaine de soirées qui nettoient les yeux des spectateurs lassés des habitudes.

Écouter le monde

Car où la proposition détonne, c’est par la force des univers projetés sur scène. Très contemporains dans leurs approches et leurs sujets, ceux-ci mis bout à bout sont une plongée dans les méandres du monde, de la jeunesse et de notre conscience collective. Harcèlement scolaire, amour au temps de la dèche, utilitarisme des corps et des âmes… La belle complexité des thématiques embrassées par la jeune troupe laisse entendre des voix qui prouvent, à ceux qui en douteraient, combien la jeunesse écoute et comprend le monde. Elle laisse entendre aussi, à ceux qui ne le veulent pas, le travail qu’il reste à faire pour donner une place à chacun. Transformer le collectif en un endroit où tout le monde pourra se sentir bien.

C’est en particulier ce qu’abordent les textes de Thibaut Galis et de Valentin Gicqueau, interprétés respectivement par Lola Sorel et Tim Rousseau. Où le harcèlement scolaire et la dysphasie servent de portes d’entrée vers quelque chose de plus grand qu’eux. Des points de départ pour se confronter à l’exclusion de chacun par tous. Car qui n’est pas cet enfant esseulé sur lequel on crache ? Qui aussi n’est pas celui à qui l’on demande de performer toujours plus, corps et esprit ? Des sujets bien connus, si ce n’est qu’ici c’est la forme qui détonne.

Trempé dans l’encre de Thibaut Galis, ce Léon harcelé devient le personnage d’un jeu vidéo. Voix vocodée, il esquive les coups à grand renfort de boucliers et de pistolets à boules de feu. Un pas de côté, comme dans l’écriture de Valentin Gicqueau, qui s’écoute à l’unisson des flux de conscience de Will Self — ce dernier pour qui le monde crève de ne pas « tolérer ce qui est hors normes ». CQFD.

Du jeu et des images
Le Flix de Justin Bouvier-Tissot par Swann Nymphar © Tuong-Vi Nguyen
Le Flix de Justin Bouvier-Tissot par Swann Nymphar © Tuong-Vi Nguyen

Des univers de mots auxquels se mêlent ceux du jeu et de l’image. Car comment ne pas ouvrir les yeux tout grands devant la silhouette de Tim Rousseau qui se lance, s’accroche et s’accroupit sur le rebord de l’encadrement d’une porte ? Comment aussi ne pas écouter, le cœur ouvert, la voix de Swann Nymphar sur le texte de Justin Bouvier-Tissot ? Dans une performance qui marche sur le fil du récit d’un amour naturaliste avant de basculer dans un genre d’extraordinaire qui rappelle le scénario du film Titane de Julia Ducournau, la comédienne détonne. Des performances d’autant plus singulières et admirables qu’elles opèrent avec des moyens de fortune.

Épuré et radical

À la scène : rien. Un objet, parfois. Ou un modeste élément de décor. Du théâtre à l’épure, où ne reste rien d’autre que des corps, du jeu et de la lumière. C’est là aussi le talent du metteur en scène Frédéric Fisbach que de permettre aux tentatives d’éclore. D’un trait de lumière bien senti, la présence des acteur·ice·s est soulignée. D’un geste, leur univers existe. C’est idiot à dire, mais quand il ne reste rien que la scène, l’humain et un texte, le geste d’une main devient tout.

Comme celui de Swann Nymphar, antéchrist d’un soir qui transforme le cidre en jus de pomme. C’est tout l’intérêt, mais aussi la limite de la proposition. À l’os, ce sont aussi bien les prouesses que les défauts qui apparaissent au carré, mais peu importe, en réalité. La somme des talents au profit du collectif emporte le reste. Et encore, il n’est ici question que de trois pièces sur les six que le cycle propose — trois autres sont ainsi au programme, autant de portes sur d’autres univers encore.


Aux Singuliers, de Frédéric Fisbach
Créé à La Colline, Théâtre National
Du 26 mai au 13 juin 2026
Durée: environ 2h

textes de Justin Bouvier-Tissot, Halima Doumbia, Thibaut Galis, Valentin Gicqueau, Daniel C.J. Lexandra, Enzo Séchaud-Vignaud
mises en scène Frédéric Fisbach
avec en alternance Milena Arvois, Tristan Glasel, Gabor Pinter, Tim Rousseau, Swann Nymphar, Lola Sorel de La Jeune troupe
assistanat à la mise en scène Florence Thomas
coordination Jeune troupe Marie Bey

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.