Le rendez-vous commence au pied de la salle du Lignon, au bas de la plus longue barre d’immeuble de Suisse. Une jeune femme conduit les spectateurs à travers des sentiers, parfois tracés, parfois invisibles, puis sur une passerelle suspendue au-dessus d’un Rhône couleur émeraude. La marche se poursuit jusqu’à une clairière humide, propice à tous les songes. Peu à peu, l’œil s’affûte, le corps s’éveille. Soudain, derrière un arbre, un souffle rauque fend l’air. Une silhouette surgit, gainée de cuir, glissant entre les spectateurs assis à même le sol ou sur des troncs d’arbres déracinés.
Le chant rauque de la forêt

Un deuxième « enfant sauvage » surgit, mi-sylvestre mi-urbain, comme échappé d’une planche de Tom of Finland. Biker queer, il gronde de râles gutturaux, porté par une énergie tellurique. Bientôt, d’autres silhouettes apparaissent — six au total. Noires silhouettes, racisées, dressées à rebours des stéréotypes occidentaux.
La meute se fond dans une transe habitée. Fusion organique avec la forêt, avec leur identité dégenrée. Le public, happé, bascule dans une danse aux accents de rituel barbare et de cérémonial raffiné. Les corps tremblent, se secouent, les souffles s’arrachent. Undersang d’Harald Behaldie, révélé l’an passé avec Batty Bwoy, déborde le cadre du spectacle. Ainsi, la performance devient expérience extatique, dérangeante autant que déroutante, jusqu’à l’épuisement des corps (et un peu des nerfs). Comme si la nature elle-même, dans son chaos primitif, respirait à travers eux.
Dans le foyer du Grand Théâtre, un autre rituel
Un peu plus tard, le décor change et le Grand Théâtre de Genève accueille Думи мої – Dumy Moyi, pièce créée en 2013 par François Chaignaud, récemment nommé à la tête du CCN de Caen. Déjà montrée en Suisse dès l’année suivante, cette forme intime retrouve dans le foyer du théâtre une proximité singulière, à mille lieues des grandes scènes. L’artiste, bientôt célébré par un portrait au Festival d’Automne à Paris — où il dévoilera notamment Último helecho, fruit de sa collaboration avec Nina Laisné et Nadia Larcher — apparaît nu sous un imposant costume signé par son complice de longue date, Romain Brau.

Ces parures, qui trouvent leur source dans les rituels de Theyyam observés au Kerala, donnent au personnage des allures de divinité sylvestre, d’esprit espiègle entre fantasme et démesure. Un casque de mèches artificielles sur le quel sont posés ds empiécements dorés, un large disque ceinturant la taille, ou encore une planche végétale de plusieurs mètres portée comme un fardeau sacré : autant d’entraves qui deviennent paradoxalement les moteurs d’une danse arrachée à notre quotidien occidental.
Du rite au culte
Dans ce foyer transformé en lieu de culte éphémère, chaque geste prend valeur de procession. Les spectateurs, frôlés par l’artiste et son accoutrement, deviennent les participants d’un cérémonial hybride, entre invocation ancienne et poésie contemporaine.
Le spectacle se déploie comme une partition sinueuse de danses, de chants et d’images, à la fois impures et sophistiquées. François Chaignaud convoque les esprits des forêts, un monde féérique suspendu entre terre et ciel. D’un chant ukrainien à une mélopée médiévale, d’un souffle ombrien à un éclat séraphique, il puise avec une grâce infinie dans les traditions pour communier avec une autre dimension. À travers son corps en transe, il fait surgir une forme performative au cœur même du public, invité à se déplacer autour de lui.
À travers ces deux œuvres et ce portrait, Claude Ratzé signe un ultime geste de programmation qui célèbre l’art comme passage et rituel partagé, où le queer devient chemin de métamorphose.
Festival La Bâtie
du 28 août au 14 septembre 2025