Patricia Allio © Makoto C. Friedmann
Patricia Allio © Makoto C. Friedmann

Patricia Allio : « Mettre les marges au centre, c’est ce qui m’anime depuis dix ans »

Fondées en 2016, les Rencontres ICE (Écritures contemporaines interdisciplinaires) célèbrent leurs dix ans. Ancrées dans le Finistère, elles défendent un espace pluridisciplinaire où se rencontrent performance, théâtre, danse, musique et arts visuels. Pour cette édition anniversaire, rencontre avec sa fondatrice, une metteuse en scène à l’écoute du pouls du monde.
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 Comment est né le festival ICE ?

Patricia Allio : De mon installation à Saint-Jean-du-Doigt, près de Morlaix, ainsi que du désir de partager mes recherches et mes préoccupations avec les habitants. J’avais toujours aimé expérimenter, inventer des histoires communes à partir de formes qui ne trouvent pas forcément leur place dans des circuits traditionnels.

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Au même moment, j’écrivais Autoportrait à ma grand-mère, devenu une performance que je joue encore aujourd’hui. Ce texte, qui relie intime et politique, mémoire et identité relationnelle, m’a donné envie de transformer « l’autoportrait à » en thème de rencontres. C’est ainsi qu’en 2016, un geste d’écriture a ouvert la voie à une aventure collective et à un festival.

Pourquoi ce choix de Saint-Jean-du-Doigt ?

Patricia Allio : C’est le fruit du hasard et d’un coup de cœur. Je suis bretonne, j’ai vécu dans plusieurs départements, mais le Finistère m’a toujours attirée. En arrivant à Saint-Jean-du-Doigt, j’ai été fascinée par son paysage et son histoire singulière, liée à la relique du doigt de Saint-Jean-Baptiste. Chaque année, le dernier dimanche du mois de juin, une procession a lieu. C’est le Grand pardon.

Ce rituel populaire m’a donné envie d’enquêter, jusqu’à réaliser un film, Brûler pour briller, qui revisite cette légende avec une dimension queer. Dans les deux cas – le festival et le film – il s’agissait de bâtir des projets ancrés, situés, où l’histoire locale, le paysage et le lien avec les habitants comptent autant que la dimension artistique.

Comment le festival a-t-il évolué en dix ans ?

Patricia Allio : Il a grandi dans son inscription territoriale. Nous avons commencé à Saint-Jean-du-Doigt, puis élargi à Plougasnou, commune voisine, Morlaix et enfin Brest, grâce à des partenariats forts avec le Quartz – scène nationale – , la Passerelle – Centre d’art contemporain – et l’École des Beaux-Arts. Cela a permis de croiser des publics très différents, allant des habitants des villages aux étudiants en art en passant par les communautés queer de la région. 

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En revanche, il me semble que la ligne artistique n’a que peu varié. La manifestation ouvre à des propositions pluridisciplinaires, des constellations d’ »autoportraits à » qui ouvrent à des dialogues avec les artistes et le public. J’ai toujours tenu à préserver une échelle humaine, pas plus 80 à 100 spectateurs par événement, afin de maintenir cette proximité. L’intime demeure une condition de réception autant qu’un geste artistique.

Comment choisissez-vous les artistes ?

Patricia Allio : Je programme comme je vis et comme je travaille. Mon attention va à des formes fragiles, audacieuses, qui s’exposent dans leur nudité plutôt que dans leur spectacularité. C’est lié à mon parcours de metteuse en scène et de spectatrice. Je cherche ce qui déplace, ce qui trouble, ce qui engage l’intime. Je dialogue aussi avec les artistes qui me sollicitent et dont les désirs entrent en résonance avec cette ligne éditoriale. ICE n’est pas un lieu de commande, mais d’accueil et de construction commune.

Quelles valeurs sont au cœur des Rencontres ?

Patricia Allio : Depuis le début, je voulais mettre au centre les minorités – politiques, linguistiques, culturelles. Cela passe par l’accueil de voix venues de Palestine, comme Samar Haddad King et Samaa Wakeem en 2024, ou par des performances autour des langues perdues et minoritaires, comme la performance imaginée par Franky Gogo où il mêle du breton à des langues issues de l’ex-Yougoslavie. ICE est aussi un espace queer, un lieu d’expérimentation où les identités peuvent se réinventer. Il y a toujours eu cette dimension politique et éthique, indissociable du projet artistique.

Quels seront les temps forts de cette 10 édition ?
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Patricia Allio : L’événement majeur est la sortie d’un livre, Autoportrait à, Performer les identités relationnelles, réalisé avec le philosophe et critique d’art Florian Gaité et l’artiste graphiste H.Alix Sanyas et publié aux Éditions autonomes brestoises. C’est un ouvrage de 240 pages qui revisite les dix éditions, mais aussi un outil de pensée sur la performativité des identités.

Pour la programmation, nous ouvrons avec Léonie Pernet. Elle était là dès 2016, et il me tenait à cœur de marquer ce compagnonnage de dix ans. Ensuite, direction Brest pour une déambulation entre le Quartz et Passerelle, avec Hortense Belhôte et le collectif Bye Bye Binary autour de la « débinarisation » de la langue et de propositions graphiques et performatives. 

Enfin, retour aux villages fondateurs avec une performance-déambulation de Dominique Gilliot à Saint-Jean-du-Doigt, une création inédite de la réalisatrice Pascale Breton et de la metteuse en scène Marie Fortuit, qui le temps d’une soirée devienne poétesse et musicienne, puis une clôture au Café culturel Marylène, lieu queer de Plougasnou, avec un vernissage, un concert et une fête.

Et après dix ans, quel regard portez-vous sur ICE ?

Patricia Allio : Je crois que l’esprit reste le même. C’est-à dire inventer des lieux de partage où l’intime rejoint le politique, où les marges deviennent centrales. ICE, ce n’est pas seulement un festival, c’est une manière de faire communauté, de créer des espaces de liberté, fragiles, mais nécessaires.


ICE Festival
du 12 au 14 septembre 2025
Saint-Jean-du-Doigt et sa région

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