Au pied d’un groupe d’immeubles aux tons beige et gris, en marge de la ville et tout près des voies SNCF, se dresse un bloc de béton blanc cassé imaginé par l’architecte André Lurçat. Construite en 1952 pour chauffer la ville de Saint-Denis, cette ancienne centrale électrique, désaffectée au début des années 1990 au profit d’une voisine plus moderne, cache en son sein un bel outil de création. En 1993, à l’invitation de Patrick Braouezec, maire de l’époque, Philippe Decouflé, tout juste auréolé du succès de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’Albertville, s’y installe avec sa Compagnie DCA.

Totalement rénovée, la Chaufferie respire bienveillance et une chaleur indissociable de l’univers du chorégraphe. Son empreinte se distille un peu partout. Le hall d’entrée et le couloir sont tapissés d’affiches de ses spectacles. Des panneaux peints à la main, aux couleurs vives, indiquent les différents espaces et rappellent les goûts chamarrés de l’artiste.
Il faut encore traverser une porte jaune pour atteindre le plateau de répétition. Équipé d’un grill, il accueille tout au long de l’année de jeunes compagnies en résidence, et sert à Philippe Decouflé pour préparer et affiner ses créations.
Retrouver le plateau
Ils sont neuf sur le tapis noir de danse, face au chorégraphe. Âgés de 38 à 72 ans, tous font partie de l’aventure Decouflé. Certains sont là depuis la première heure, d’autres ont rejoints son travail plus tard, mais chacun a traversé, à un moment donné, l’œuvre du maître de cérémonie. Par ailleurs – et c’était un pré-requis de cette création – tous portent dans leur chair la mémoire de dizaines de spectacles et d’esthétiques glanés au fil de leurs parcours.
L’idée d’Entre-temps, est née à la Villette il y a trois ans, lors de la dernière de Shazam, à la Villette. « On avait remonté la pièce près de vingt-cinq ans après sa création, avec quasiment les mêmes artistes, raconte Philippe Decouflé. Je me suis rendu compte que ça racontait déjà le temps. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à creuser avec des danseurs de mon âge. »
Un artiste au plus près de ses interprètes

Chaussons japonais aux pieds, le chorégraphe circule parmi eux, corrige un geste, relance une séquence, fluidifie un passage qui accroche ou acquiesce à une proposition qui nourrit l’œuvre. L’atmosphère est joyeuse, sans hiérarchie pesante.
« La création a été très collective, précise-t-il. Bien sûr, je tenais le fil, mais chacun a énormément apporté. Dominique (Boivin) et Yan (Raballand) ont eu un rôle très important, par leur expérience et leur créativité. »
Sur un écran d’ordinateur, une captation est mise à disposition des interprètes. Les danseurs y vérifient régulièrement un enchaînement avant de repartir aussitôt sur le plateau. Il faut retrouver les sensations du spectacle, créé en avril à Saint-Médard-en-Jalles, puis joué en extérieur à Châteauvallon, sans décor, en ouverture du festival estival.
Quand les souvenirs s’invitent
Peu à peu, chacun convoque sa mémoire. Catherine Legrand répète une suite de gestes appris chez Dominique Bagouet, dont elle fut l’interprète. Michèle Prélonge retrouve des pas transmis par sa sœur, Régine Chopinot, qu’elle a longtemps accompagnée. Éric Martin ressuscite un moment singulier de son adolescence, lorsqu’il rêvait d’être majorette.
« L’idée de départ était de ne rien inventer de neuf, souligne Decouflé, mais de réactiver le bagage commun, ce que chacun porte en lui. Les corps gardent la mémoire, et ce temps-là, c’est la matière même du spectacle. »
Ensemble ou en solitaire, ils traversent des instants précis et intimes de la pièce dans un capharnaüm de toute beauté. Le tableau est saisissant. On voit affleurer des années de pratique, des présences irradiantes.
Le chant comme trait d’union

Puis la répétition bascule. Après avoir échauffé leurs muscles, la plupart des danseurs et danseuses se rassemblent autour du piano pour travailler leur voix. Resté seul sur le plateau, Dominique Boivin attend, assis sur un tabouret noir et doré, le regard dans le vide. L’image prend vie, pleine de poésie, quand, tel un cabarettiste, il se lance dans la pantomime. Alors que les chiffres s’égrènent en anglais dans une mélodie douce, il les mime ou leur insuffle une signification entre mélancolie et burlesque.
Tandis que le chœur féminin poursuit la chansonnette en fredonnant Dreamer, les danseurs reprennent leurs exercices, reviennent sur leur matière, répètent inlassablement leur solo. Dans ce chaos apparent surgit une magie : celle de l’humanité débordante des œuvres de Decouflé et de la vitalité d’un groupe qui se connaît si bien. « Ce désordre apparent, c’est ça qui est beau, confie-t-il. Comme dans une ville, comme dans la vie. »
Le temps qui passe
Construit en plusieurs actes, L’Entre-temps s’entrevoit comme autant de points de vue sur le temps qui passe, celui de nos vies modernes. « Le premier, explique Philippe Decouflé, est une succession de faux départs, de tentatives qui recommencent sans cesse. Puis, on entre dans l’idée de traverser l’espace, inspirée par l’agitation urbaine. J’ai toujours été fasciné par la foule à la gare du Nord, aux heures de pointe, par ces gens qui se croisent comme des fourmis, dans un mouvement incessant. »
Plus loin, se dessinent des parcours plus personnels, des instants vécus. « On retrouve, poursuit-il, des bribes de souvenirs, un hommage à Bagouet, des citations de Daniel Larrieu, une évocation de la danse théâtre de Pina Bausch. » À un autre moment, c’est la voix et les souffles des interprètes, issus d’entretiens enregistrés menés en amont, qui sert de bande-son. « C’est Alice Rolland, raconte Dominique Boivin, qui a retravaillé ce matériaux pour construire une sorte de composition rythmique, presque musicale. »
Puis, poursuit Philippe Decouflé, « Il y a aussi un grand tableau inspiré de Fenêtre sur cour, une série de tranches de vie simultanées dans des appartements imaginaires, une partie plus onirique, proche du cabaret, un hommage à Pina Bausch, et pour finir un travail fait avec des danseurs amateurs, que nous recrutons sur place à chaque étape de tournée, vient clôturer le spectacle et ainsi illustrer le temps du vivre ensemble. »
Communier avec le public

Créée au printemps, Entre-temps reprend son envol. « Huit représentations d’affilée à la Biennale de Lyon, puis une dizaine à la Villette à Paris… C’est rare en danse, presque un luxe », se réjouit l’artiste, heureux de partager son travail et d’en communiquer l’énergie avec les spectateurs. Un temps long qui permet d’affiner les détails, mais surtout de savourer la rencontre avec le public. « Ce matin encore, en répétition, il n’y avait que des sourires. C’est cette dimension communicative que je souhaite transmettre », ajoute-t-il.
Pour lui comme pour ses compagnons de route, la danse reste « l’art le plus universel ». « Pas besoin de mots, on reçoit des sensations, un rapport au corps. Pourtant, on a enfermé la danse contemporaine dans une image élitiste. On dit qu’elle est ennuyeuse. C’est dommage, car la danse n’est jamais abstraite. Ce sont toujours des corps qui racontent. »
Et ce matin-là, à la Chaufferie, ces corps étaient bavards. Dans les gestes avortés, les mouvements répétés, les duos encore en recherche, s’esquissaient des bribes intimes, des hommages aux maîtres, des souvenirs adolescents. Tout cela faisait vibrer le plateau. Et, plus fort que tout, ce qui débordait de cette salle de répétition dont nous avons refermé discrètement la porte : la joie de continuer à inventer ensemble.
Entre-Temps de Philippe Decouflé
Pièce pour 9 danseur·euses, 1 musicien et 20+ amateur·rices – 2025
La maison de la Danse dans le cadre de la Biennale de la Danse de Lyon
du 26 septembre au 4 octobre 2025
Durée 1h50
Tournée
9 au 26 octobre à La Villette, Paris
7 au 9 janvier 2026 à la MC2: de Grenoble
15 au 17 janvier 2026 à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy
29 au 31 janvier 2026 à Anthéa, Antipolis Théâtre d’Antibe
25 au 28 février à La Comédie de Clermont-Ferrand, scène nationale
du 4 au 6 mars à la Maison de la Culture d’Amiens
du 25 au 29 mars au Théâtre de Caen
16 et 17 avril aux Théâtres de la Ville de Luxembourg
Conception et mise en scène de Philippe Decouflé
Assistante à la mise en scène – Violette Wanty
De et avec Dominique Boivin, Meritxell Checa Esteban, Catherine Legrand, Eric Martin, Alexandra Naudet, Michèle Prélonge, Yan Raballand, Lisa Robert, Christophe Waksmann
Au piano Gwendal Giguelay et la participation d’un groupe de volontaires amateur·rices
Lumières, direction technique de Begoña Garcia Navas
Décor de Jean Rabasse, assisté d’Aurélia Michelin
Costumes d’Anatole Badiali
Musiques originales de Gwendal Giguelay, Stéphane Monteiro, Guillaume Duguet
Montage des voix – Alice Roland
Régie plateau et construction – Léon Bony, Régie lumière – Grégory Vanheulle, Régie son et bruitages – Guillaume Duguet