© Chloé Liebig

Marie Stuart : Face à face royal et cinglant

À la Comédie de Reims, Chloé Dabert s’empare de la tragédie de Friedrich von Schiller et signe une mise en scène tendue, esthétique et habitée, où deux femmes que tout oppose s’affrontent dans un duel à mort. Deux destins royaux, deux figures prises au piège d’un pouvoir qu’elles incarnent autant qu’il les dévore.
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Deux reines, deux femmes, deux absolus. L’une règne, l’autre vit prisonnière, attendant sa funeste délivrance. Jugée coupable de trahison, Marie Stuart, reine catholique et déchue d’Écosse, menace par sa seule existence le règne de sa cousine protestante, la reine d’Angleterre Élisabeth Ire.

L’une incarne la passion, la chair, la vie. L’autre représente la rigueur et la raison d’État, s’enfermant dans le rôle de reine vierge, icône asexuée et chef de son église. Toutes deux se débattent dans le même piège, celui du pouvoir, du rang et de la solitude. Avec Marie StuartChloé Dabert transforme la tragédie de Friedrich von Schiller en un affrontement de haute tenue, tendu, vibrant, d’une beauté crépusculaire.

Deux femmes, deux abîmes
© Chloé Liebig

Bénédicte Cerutti impose une Marie Stuart d’une dignité bouleversante. D’abord défaite et recluse dans sa cage de tissus sombres, elle reprend peu à peu possession d’elle-même. Sa noblesse se construit dans le dépouillement, sa grandeur renaît dans la perte, sa liberté dans sa mort. Chaque mot, chaque regard, chaque silence devient une victoire. Elle avance vers sa funeste destinée avec une force tranquille, souveraine, une lucidité presque mystique.

Face à elle, Océane Mozas donne corps à une Élisabeth d’Angleterre hiératique, inflexible, presque divine dans sa froideur. Son autorité semble d’abord sans faille, mais la cuirasse se fissure. Derrière la reine perce la femme, ébranlée par la peur et la jalousie. L’équilibre bascule. L’une s’élève au moment de mourir, l’autre s’enferme un peu plus dans les tourments, s’isole de plus en plus en vivant. Dans ce jeu de miroirs, la déchue conquiert son salut tandis que la souveraine s’emprisonne dans sa propre gloire.

Un pouvoir en clair-obscur

Chloé Dabert dirige son plateau avec une rigueur d’orfèvre. La mise en scène, précise et nerveuse, maintient le spectateur dans une tension continue, et cela malgré les trois heures quarante-cinq qui s’écoulent sans que l’on voie le temps passer. La cage de tissus translucides imaginée par Pierre Nouvel enferme les personnages dans un espace mouvant, tour à tour prison, salle du trône ou champ de bataille. Les lumières de Sébastien Michaud sculptent les visages dans des clairs-obscurs picturaux, tandis que la bande sonore de Lucas Lelièvre, faite de grondements, de froissements et de tambours, accompagne la montée vers la tragédie comme un souffle organique.

© Chloé Liebig

Le travail de direction d’acteurs impressionne par sa justesse. Chaque présence est dessinée avec une attention minutieuse. Dans ce duel de femmes, un troisième personnage finit par imposer sa loi. Lord Burghley, interprété par Sébastien Evenno, incarne le machiavélisme pur. Il avance avec la froideur mielleuse d’un stratège, déterminé à sauver la couronne, le pays, et peut-être un certain ordre du monde. Sa présence, à la fois trouble et intransigeante, confère au spectacle une densité politique et morale qui en renforce encore la portée. En nous invitant dans les arcanes du pouvoir, la pièce de Schiller et la mise en scène de Chloé Dabert résonnent au temps présent. 

Un spectacle crépusculaire 

Quelques rodages sont encore en cours, et une distribution quelque peu inégale laisse parfois planer un léger flottement. Mais le trio formé par Océane Mozas, Bénédicte Cerutti et Sébastien Evenno emporte l’adhésion et brille par son intensité, sa précision et sa force de présence.

Marie Stuart n’est plus ici un simple drame historique. C’est une tragédie intime où le pouvoir se mêle à la peur, où la force devient faiblesse, où la liberté se paie du sang. Chloé Dabert en révèle la chair et la pensée, la violence et la grâce. Le spectacle, tendu, sobre et vibrant, touche au plus juste, Une belle gageure ! 

Envoyé spécial à Reims

Marie Stuart de Friedrich Schiller
Création 2025
La Comédie de Reims
du 2 au 9 octobre 2025
durée 3h30 avec entracte

Tournée
15 et 16 octobre 2025 au  Théâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper
14 au 29 janvier 2026 au TGP – Centre dramatique national de Saint-Denis 
2 au 7 février 2026 Théâtre du Nord – CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France 
9 au 13 février 2026 à la Comédie de Béthune – CDN Nord – Pas-de-Calais 
25 février au 04 mars 2026 au Théâtre national populaire de Villeurbanne – Lyon 
11 & 12 mars 2026 à la Comédie de Valence, CDN de Drôme-Ardèche 
24 au 27 mars 2026 Théâtre national de Bretagne, Rennes 
8 & 9 avril 2026 au Théâtre à Pau
14 au 17 avril 2026 au  ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie

Mise en scène de Chloé Dabert assistée de Virginie Ferrere
Avec Bénédicte Cerutti (artiste associée), Brigitte Dedry, Jacques-Joël Delgado (jeune troupe de Reims), Koen De Sutter, Sébastien Éveno (artiste associé), Cyril Gueï, Jan Hammenecker, Tarik Kariouh, Marie Moly (jeune troupe de Reims , Océane Mozas, Makita Samba & Arthur Verret
Collaboration à la dramaturgie – Alexis Mullard, Jeune troupe de Reims 
Scénographie, dessin de Pierre Nouvel
Costumes de Marie La Rocca
Lumières de Sébastien Michaud
Son de Lucas Lelièvre
Maquillage, coiffure de Cécile Kretschmar assistée de Judith Scotto Le Massèse
Réalisation toile peinte de Marine Dillard
Atelier décor – Ateliers du Nouveau Théâtre de Besançon

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