Vêtu d’une tenue d’ouvreur, Antoine Heuillet accueille le public. Il fait déjà le show, sourire en coin, guidant les spectateurs, échangeant quelques mots, jaugeant la salle. Boucles blond vénitien en bataille, regard vif, silhouette fine et un peu dégingandée, il fait feu de tout bois. Un bon mot, une boutade, beaucoup d’autodérision et le tour est joué. Le public est séduit, embarqué. En quelques instants la connivence s’installe. Alors qu’on attend les retardataires, le spectacle a déjà commencé.
Un grain de sable et tout déraille
Ce jour est un peu spécial, une date à noter dans les annales. Une diva de la scène, une véritable légende, doit donner son ultime représentation. Madeleine Tornade, 96 ans, une vie entière passée à jouer. Une carrière immense, un corps fatigué, rapiécé, de guingois, qui tient encore grâce à un déambulateur, mais une volonté de fer. Bon pied, pas certain. Bon œil, encore moins, elle est prête, semble-t-il, pour ce dernier tour de scène, écrit spécialement pour elle.
Mais Madeleine n’arrive pas. Régisseur improvisé, ouvreur affolé, pièce ouvrière du théâtre, Antoine Heuillet court partout, grimace, pousse de grands cris, tente de masquer le drame qui se joue en coulisses. Madeleine a disparu. Elle n’est plus dans sa chambre d’Ehpad. Ouf, on l’a retrouvée… mais le chemin de Longjumeau à Nanterre, en passant par Limoges, semble soudain bien compliqué et truffé d’embûches.
Seul face à la salle, le comédien improvise. Il raconte, digresse, rebondit. Un incident en appelle un autre. Une anecdote devient fable. L’attente se transforme peu à peu en terrain de jeu. La logique déraille, les histoires s’emballent, la soirée glisse vers une fantaisie burlesque où surgissent les fantômes du théâtre et de la comédie. Jacqueline Maillan, Maria Pacôme, Michel Serrault, Coluche passent par là, convoqués avec tendresse et affection dans cette mémoire joyeusement bricolée.
Une déclaration d’amour à la scène
Derrière ce chaos savamment entretenu apparaît un artiste à la plume vive et follement drôle. Antoine Heuillet écrit comme il joue, avec panache, culot et un sens du rythme qui fait mouche. Son jeu, habité, presque fiévreux, passe d’un personnage à l’autre avec une liberté jubilatoire. Tantôt assistante neurasthénique d’un metteur en scène, tantôt agent hystérique d’une diva improbable, il multiplie les figures avec un plaisir communicatif. Flamboyant, délicieusement imprévisible, il entraîne la salle dans un tourbillon de rire, d’absurdité et où affleure aussi une douce mélancolie pour ce théâtre qui s’efface aussitôt qu’il surgit.
Avec Mais où est donc passée Madeleine Tornade ?, Antoine Heuillet signe une déclaration d’amour à la scène et à ses fantômes, une embardée théâtrale fougueuse portée par un artiste déjà singulièrement talentueux. Dès le 1er avril, on le retrouvera au théâtre La Flèche avec Courir à la catastrophe, un autre solo où il raconte le parcours d’un garçon maladroit, anxieux et rêveur. Définitivement, un grand artiste est né !
Mais où est donc passée Madeleine Tornade ? d’Antoine Heuillet
Théâtre Nanterre-amandiers – Spectacle en balade à Nanterre et ailleurs
du 9 au 21 mars 2026
durée 1h environ
avec Antoine Heuillet
Collaboration artistique – Hugues Jourdain
Remerciements à Louis Albertosi, Zakary Bairi et Pierre-Thomas Jourdan